En finir avec la mort ? Entretien avec Jean-Michel Truong

Pour le psychologue, philosophe et romancier Jean-Michel Truong, qui intervient dans un passionnant documentaire sur la quête contemporaine d'immortalité, la fin de la mort signifierait celle de l'espèce humaine. Entretien.

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"Si vous ne croyez pas que vous allez mourir, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ?", interroge le psychanalyste Jacques Lacan. Qu'est-ce que cette question vous inspire ?
Jean-Michel Truong : J'y réponds sans hésiter par la négative. Si je ne croyais pas que je vais mourir, ma vie serait insupportable. Si nous parvenions d'ici cent ans à repousser l'espérance de vie à mille ans, il y aurait en France près de 850 millions d'habitants. C'est une vision d'épouvante. Pour la conjurer, il faudrait contrôler la population afin qu'elle n'excède pas le seuil au-delà duquel nos ressources naturelles s'épuiseraient, en ne laissant vivre, par exemple, qu'un nouveau-né sur huit ou dix. Comment choisirions-nous les rares couples autorisés à se reproduire ? Comment nous débarrasserions-nous de la population excédentaire, et selon quels critères ? C'est une image d'extermination que me suggèrent les projets actuels de prolongement de la vie humaine bien au-delà de ses limites présentes.
 

Qu'est-ce que la quête d'immortalité dit de l'être humain ?
Ce désir est aussi vieux que la mort. Il est aujourd'hui exacerbé par les promesses des nouvelles technologies. En réalité, pour les technoprophètes, il s'agit simplement d'attirer des capitaux vers les start-up exploitant ce que je nomme "le rush vers l'éternité", mené par une poignée de milliardaires américains. C'est un désir de nanti. Si on demandait à un mineur chinois s'il a envie de vivre éternellement, la réponse serait sans doute non.
 

En quoi la mort nous structure-t-elle ?
C'est la condition sine qua non de l'humanité. La fin de la mort signifierait la fin de l'espèce. Car une espèce dont les individus ne meurent pas cesse d'évoluer et finit par perdre son aptitude à survivre dans son environnement qui, lui, continue à changer.

L'hybridation est l'une des voies de l'immortalité. Quelles en seront les conséquences ?
La délégation de ses fonctions corporelles aux objets est fondatrice de l'humanité et les nouvelles technologies permettent de l'accélérer. Mais que restera-t-il de l'humain lorsqu'il aura incorporé les machines au plus intime de son être ? Du fait du recours croissant à l'hybridation, celles-ci représenteront une proportion toujours plus importante de notre poids. À partir de quelle teneur en composants artificiels l'être résultant pourra-t-il encore être qualifié d’homme ? Ce qui fera alors que cette chose qui ne nous ressemblera plus en rien pourra néanmoins se dire humaine, c'est qu'elle portera en elle l'idée de l'homme.

 

Propos recueillis par Laure Naimski pour ARTE Magazine