La réalité virtuelle peut-elle modifier la mémoire ?

Les jeux vidéo ne sont pas réservés à l’industrie du loisir. Le secteur de la santé s’y intéresse de plus en plus pour développer des jeux thérapeutiques. Vincent Glad a rencontré Robert Overweg, directeur de la stratégie chez Beyond Sports, une start-up hollandaise qui travaille sur une application destinée à soigner le stress post-traumatique grâce à un casque de réalité virtuelle. En rejouant la scène traumatique et en la modifiant légèrement, le jeu thérapeutique permet d’agir positivement sur la mémoire.

Comment un jeu thérapeutique peut-il permettre d’altérer des souvenirs douloureux ?

Si j'agite devant vous un pendule et que je vous parle de votre traumatisme, votre esprit sera occupé par ce mouvement. Vous ne serez pas complètement débarrassé de votre traumatisme, mais petit à petit, avec une bonne thérapie, il peut disparaître de votre esprit. Notre projet Beyond Care, qui est encore en phase de développement, reprend cette logique avec la réalité virtuelle, par exemple avec des casques Oculus Rift.

On reproduit dans la réalité virtuelle un environnement en 3D qui est une réminiscence de celui dans lequel a eu lieu le traumatisme. L’environnement rappelle le traumatisme, mais doit calmer le patient. Pendant ce temps, l’esprit du patient est concentré sur un jeu de construction qu’il doit manipuler avec ses mains, alors que le casque de réalité virtuelle l’isole complètement du monde réel. 

Si par exemple, un patient est effrayé de traverser la route car il a eu un jour un accident, nous espérons pouvoir modifier en lui ce souvenir et tenter progressivement de l'effacer. 

D’autres expériences de ce type ont-elles déjà été tentées ?

En 2008, des psychologues américains ont utilisé des masques de réalité virtuelle sur des enfants gravement brûlés, qui avaient besoin de changer leur bandage tous les jours. La douleur était évidemment atroce. Pour l'estomper, ils jouaient en même temps à un jeu de réalité virtuelle, SnowWorld, avec un pingouin qui dévale un paysage glacial. Avec cette méthode, 80% du cerveau est occupé par le jeu et les enfants ont beaucoup moins mal. C'était en 2008, je ne comprends pas pourquoi ce jeu n'est pas présent dans tous les hôpitaux aujourd'hui !

C’est une découverte dans le monde du football qui vous a amené à vous intéresser aux jeux thérapeutiques…

Nous avons découvert que nous pouvions tromper la mémoire de footballeurs au sujet de gestes ratés. Nous nous sommes alors dit que nous pouvions sans doute agir sur les souvenirs de traumatismes. 

Nous avons demandé à des joueurs de foot d'essayer de tirer sur un poteau de but. Nous leur avons ensuite diffusé sur un casque différents replays de leur action, la vraie action, des versions négatives (le ballon arrive plus loin qu’en vrai) et des versions positives (le ballon arrive plus proche qu’en vrai). Ce sont les replays de la réalité et les versions positives qui ont été jugés, à égalité, les plus crédibles. 

C'est ce qu'on appelle le biais d'autocomplaisance, une modification du processus cognitif dans le but de maintenir et améliorer l'estime de soi. On se rend ainsi compte que les gens ont une tendance à déformer leurs souvenirs d'une manière positive. Cela peut être très utile pour redonner confiance à un joueur de foot hanté par des erreurs qu'il a commises lors d'un match précédent. 

Certaines interventions thérapeutiques bien connues comme l’EMDR (désensibilisation et reprogrammation par mouvement des yeux) ont aussi pour but de modifier la mémoire. Nous nous sommes donc dit qu’il pouvait y avoir une synergie entre ce que nous faisions pour les footballeurs et le monde de la santé.

Si on peut si facilement modifier la mémoire de patients, n’y a-t-il pas des bornes éthiques à poser ?

Si, bien sûr, c’est un enjeu majeur. Nous ne connaissons pas encore les limites de notre méthode et jusqu’où il est possible de modifier les souvenirs des patients, mais nous ne nous autorisons à travailler que pour des applications en lien avec une thérapie. Il est évident que ce genre d’outil pourrait être très dangereux dans les mains d’une dictature… Comme toute nouvelle technologie finalement !

Beyond Sport est avant tout une start-up technologique.

Est-il facile de travailler avec le monde de la santé ?

Il y a un problème à faire se connecter les deux mondes, la scène thérapeutique et la scène technologique. Les thérapeutes trouvent nos recherches intéressantes mais ils n'ont pas de connexion avec des compagnies qui développent ce genre d'outils. Malheureusement, les hôpitaux n'ont pas vraiment de temps à nous consacrer. Ils sont déjà très occupés par leurs problèmes. Ils peuvent être très excités par nos outils mais nous ne travaillons pas dans la même temporalité. 
Il leur faut parfois 6 mois pour avancer sur un projet et passer à l'étape suivante, même si heureusement ce n’est pas le cas pour tous les hôpitaux. Dans la scène technologique, ça ne marche pas du tout comme ça. Tout se fait en mode commando, en une semaine ! Heureusement, ce n’est pas le cas tout le temps. 


Les jeux thérapeutiques vont-ils se développer en masse sur les casques de réalité virtuelle ?

J'espère ! Mais cela prend beaucoup de temps pour travailler sur les projets, mobiliser les hôpitaux, passer devant les commissions éthiques. C'est une technologie très excitante mais nous n'en sommes vraiment qu'aux balbutiements. Nous ne savons pas encore les limites de cette technologie, ni quelles limites éthiques il faudra que la société pose.

Propos recueillis par Vincent Glad