« La révolution numérique n'est pas un tsunami »

Interview de Rémy Le Champion

Robots-rédacteurs, drones, codage… comment les professionnels de l’information perçoivent-ils ses évolutions numériques et technologiques ? ARTE Future a interrogé le directeur adjoint de l’Ecole de journalisme de l’Institut Français de Presse qui nous livre sa vision d’un journalisme en mutation.

Comment percevez-vous l’utilisation de robots-journalistes par les rédactions de médias d’information ?

Pendant longtemps, le journalisme et l’industrie de la presse ont été relativement tranquilles du point de vue de l’innovation. Avec la transition numérique, l’univers des possibles s’est élargi. Les robots-journalistes constituent une illustration de ces nouvelles possibilités. Ils permettent notamment d’obtenir des gains de productivité et d’être plus compétitifs vis-à-vis de contenus gratuits ou produits par des amateurs. En réduisant les coûts liés à la rédaction, on réduit mécaniquement les dépenses. En revanche, les robots-journalistes ne sont pas en mesure de produire des enquêtes ou de faire un travail fouillé. Ils produisent des articles de petits formats comme les brèves ou les entrefilets. Or, le journalisme se caractérise par la sélection des sujets, leur hiérarchie et le traitement de l’information. Les contenus journalistiques sont des productions de l’esprit et aujourd’hui, la machine ne remplace pas encore cette qualité de l’homme. Un robot n’ira pas révéler l’affaire du Watergate, c’est évident aujourd’hui comme dans dix ans. En revanche, l’emploi de robot-journalistes peut être envisagé pour certains sujets relativement simples et courts. Plus le texte est long, plus il doit être travaillé et le journaliste en mesure de raconter une histoire et de tenir en haleine le lecteur, ce qui demande un style, une patte, et nécessite de créer une dramaturgie. Et pour cela, le robot doit être en mesure de comprendre. Or, un robot ne « comprend » pas, il ne fait qu’appliquer les règles qu’on lui a demandé de respecter. Il y a un côté très mécanique et artificiel. 

Les robots-journalistes sont-ils susceptibles de remplacer les « fermes à contenus[1] » ?

Non, car le marché offre la possibilité d’employer différents modèles, les robots-journalistes comme les « fermes à contenus ». Ces dernières sont extrêmement friandes d’algorithmes notamment lors de la phase amont qui consiste à trouver le sujet qui sera le plus rentable compte tenu des recherches des internautes, du potentiel publicitaire du sujet et du degré de concurrence sur ce thème. Et alors que ces sujets ne sont pas nécessairement compliqués, ce modèle fait tout de même appel à l’homme, estimant certainement que les algorithmes ne sont pas suffisamment efficaces pour produire des contenus.

 

Les robots-journalistes ont-ils une place dans l’enseignement du journalisme auprès de vos étudiants ?

Non, d’autant plus que l’utilisation des robots-journalistes ne s’applique pas à tous les médias. Envisagez-vous un robot commenter ou animer une matinale sur Europe 1 ou RTL ? Je vois mal des machines réagir en direct. Peut-être y aura-t-il un côté « gadget » pour le premier qui y parviendra. Aujourd’hui, les questions portent davantage, en télévision notamment, sur l’utilisation de drones qui permet d’obtenir des images spectaculaires.

 

L’utilisation de drones est-elle devenue une pratique courante dans les organes de presse et se trouve-t-elle enseignée ?

La réglementation est encore extrêmement limitative. En revanche, dans les années à venir, c’est une chose à laquelle on pourrait songer pour les étudiants qui veulent se spécialiser dans la prise d’images. A ma connaissance, il n’y a pour l’instant pas beaucoup d’entreprises de presse qui utilisent des drones. Aux Etats-Unis, seule la chaîne de télévision CNN a obtenu l’autorisation officielle des autorités. L’utilisation de drones répond à une réglementation stricte. Imaginez un événement réunissant 40 organes de presse, chacun accompagné de son drone. Cela risque d’être compliqué. C’est une pratique dont on perçoit la portée et qui est vouée à se développer mais la pratique est encore balbutiante.

 

Tout comme l’utilisation de drones, la pratique du codage est-elle amenée à se développer au sein de la profession ?

Le spectre du journaliste peut aller jusqu’au codage mais se retrouve rapidement à l’intersection de deux professions. Le métier du journalisme est de rester sur ses fondamentaux quitte à s’entourer de spécialistes. Il est difficile de bien écrire et d’être un as du codage. En télévision, il est par exemple difficile de faire ses propres images et de poser en même temps ses questions, bien que cela soit possible, d’où le recours à des JRI (journaliste reporter d’images).

 

Votre ouvrage collectif Journalisme 2.0 souligne qu’Internet n’a pas tué le journalisme mais l’a au contraire réinventé. Depuis sa parution en 2012, avez-vous observé de nouvelles évolutions liées au numérique ?

Le numérique est une vague de fond, ce n’est pas un tsunami. Il y a une transition numérique qui reconfigure profondément le journalisme mais cela prend du temps, de manière progressive. Par exemple, Le Canard enchainé refuse d’être sur Internet. C’est un choix. Il n’y a pas que Le Monde, Le Figaro ou Libération à prendre en compte. Il y a aussi toute la presse spécialisée et professionnelle. Le degré d’intégration du numérique est extrêmement variable selon les familles de presse, les titres et les stratégies des entreprises de presse. En revanche, les transformations peuvent être également très profondes. Mediapart en est une illustration. Cette entreprise a trouvé un modèle économique probant s’inscrivant dans la transition numérique. La presse qui fonctionnait un peu en circuit fermé a été obligée de se remettre en cause du fait du numérique. Les gagnants de demain commencent à apparaître à l’instar de Mediapart ou de Vice. A l’inverse, des entreprises de presse vont également disparaître car elles n’auront pas été en mesure de s’adapter à la nouvelle donne.

 

Propos reccueillis par Sophie Roche

 

[1] * Les « fermes à contenus » sont des sites éditoriaux qui emploient de pigistes afin de produire en masse des textes basés sur les recherches les plus populaires. L’objectif est d’obtenir le plus grand nombre de clics et d’en tirer profit.