La science au secours des victimes des attentats

Trois mois après les attentats du 13 novembre, la tension commence à redescendre en France, mais l’onde de choc des attaques a généré de nombreuses séquelles : peur, stress post-traumatique, repli sur soi, sentiment de culpabilité… Autant de symptômes qui rappellent ceux ressentis par les populations en guerre. Alors que l’état d’urgence vient d’être prolongé en France, les hôpitaux parisiens spécialisés en psycho-traumatologie ne désemplissent pas et les pouvoirs publics ont lancé une étude inédite pour améliorer la prise en charge des victimes.

Les blessures invisibles des attentats

Dans un attentat, il y a les morts, les blessés et tous les autres : ceux qui ont échappé, qui ont porté secours ou qui ont assisté impuissants à ce qui s’est passé. Ces blessures invisibles mettent du temps à cicatriser. Depuis le 13 novembre, les services d'aide psychologique parisiens accueillent chaque jour de nouveaux patients. « Il y a différents profils de personnes que l’on reçoit pour la première fois, explique Thierry Baubet, psychiatre à l’hôpital de Bobigny. Il y a ceux qui pensaient aller bien mais déclenchent des symptômes en retard et il y a ceux qui ne vont pas bien mais qui refusaient jusqu’ici de consulter.» Ces personnes ont pu développer des troubles post-traumatiques, une réaction psychologique souvent accompagnée d’un sentiment de culpabilité ou d’un symptôme d’évitement : « elles font tout pour s’empêcher de repenser à l’événement traumatisant et appréhendent de devoir se confier à un psy », explique le professeur.

L’importance d’une prise en charge rapide

« Dans les 24 premières heures suivant l’événement traumatisant, le sujet est désorienté et a du mal à exprimer ce qu’il ressent, indique Louis Crocq, psychiatre des armées et auteur de 16 leçons sur le trauma. Il faut donc se montrer disponible et rassurant pour désamorcer les risques de séquelles à venir.» Certaines personnes rejettent l’aide des médecins mais quelques jours plus tard, leur santé mentale s’effondre. De nouveaux troubles peuvent apparaître, comme les cauchemars ou la peur de sortir de chez soi. Le psychologue fait alors un débriefing : il demande à la personne d’exprimer spontanément ce qui lui vient à l’esprit.

Le risque de stress post-traumatique

Pour Agathe Lemoine, psychologue spécialiste du stress et de l’état post-traumatique, le débriefing est une bonne méthode pour guérir les séquelles d'un traumatisme, car elle permet au patient de « revisualiser la scène comme s’il la vivait à nouveau mais en utilisant des mots pour la décrire» : ainsi réencodé, l’événement est intégré à la mémoire de la personne qui retrouve en partie le contrôle de ses émotions. « La peur est un sentiment normal qu’il ne faut pas chercher à étouffer, analyse-t-elle. Mais quand la personne n’arrive pas à surmonter ses angoisses et que les symptômes persistent, il faut consulter. Plus la personne est prise en charge tôt, moins elle a de risques de développer des symptômes de stress post-traumatique ». Ce syndrome peut apparaître plusieurs semaines après un choc subi par une personne confrontée par surprise à la mort. Flash-back, troubles cognitifs, émotions négatives, froideur, hyper-sensibilité... « Le cerveau n’arrive plus à traiter les émotions, explique la psychologue. Il bug.»

Des cellules d’urgence, unités spéciales attentats

Dans la foulée des attentats, des cellules d’urgence médico-psychologique (Cump) ont été ouvertes à Paris. Leur création remonte à 1995 après l’attentat du RER à Saint-Michel qui avait fait huit morts et une centaine de blessés. Ces cellules sont chargées de prendre en charge les victimes d’attentats, d’accidents ou de catastrophes naturelles.

C’est Louis Crocq, spécialiste des névroses de guerre, qui a initié le projet à la demande de l’ancien président Chirac. Vaste réseau impliquant l’ensemble des départements français, les Cump interviennent partout en cas de force majeure. Des initiatives semblables existent dans les pays confrontés aux attaques, comme le Liban, Israël ou encore aux États-Unis depuis le 11 septembre 2001.

Les limites de l’intervention psychologiques

« En novembre, les autorités françaises craignaient un sur-attentat. Elles ont empêché les secouristes et psychologues d’intervenir tant que l’accès n’était pas sécurisé, révèle Louis Crocq. Pendant plusieurs heures, beaucoup de personnes sont donc restées seules avec la police ou ont été recueillies par des voisins, alors qu’elles avaient besoin d’une prise en charge psychiatrique immédiate. Cette “faille dans le système” s’ajoute à un autre problème : l’allongement de la durée de l’intervention.  “Les fusillades de 2015 ont eu un impact plus puissant que lexplosion à la bombe de 1995. Il y a plus de gens touchés et les symptômes durent plus longtemps », analyse Thierry Baubet. Or les Cump n’ont pas vocation à durer indéfiniment et elles ont aujourd’hui fermé leurs portes. « Les patients doivent se tourner vers un service publique psychiatrique souvent saturé et en manque de moyens », déplore le professeur.

Une vaste enquête scientifique inédite lancée en France

Conscientes d’avoir franchi un seuil de violence inédit, les autorités françaises ont lancé une grande étude pour connaître l'impact des attentats sur la santé mentale des Français. Il s'agit de l'enquête épidémiologique I.M.P.A.C.T.S (Investigation des manifestations traumatiques post attentats et de la prise en charge thérapeutique et de soutien), menée en partenariat avec les Cump, l’Institut de veille sanitaire (InVS) et d’autres acteurs comme des universités. Six mois après les attaques de janvier, environ 400 personnes, civils ou professionnels présents au moment du drame, ont été contactées grâce à une méthode de porte-à-porte pour être entendues lors d’un entretien individuel. Les psychologues ont ainsi évalué les répercutions de l’attentat sur la santé psychologique, physique, sur le parcours médical, juridique et social ainsi que sur les risques d’addictions des patients.

Inédite en France, l’étude relève d’une initiative interministérielle et pluridisciplinaire rarement entreprise ailleurs : “De telles études avaient été réalisées après les attentats du World Trade Center en 2001. Les experts français travaillent actuellement en partenariat avec les Norvégiens qui ont pris en charge les victimes de la tuerie d’Utoya en 2011”, explique Thierry Baubet.

L’objectif ? Permettre de mieux connaître le contexte d’apparition de troubles après les attentats et donner suffisamment d’éléments à la cellule interministérielle d’aide aux victimes (Ciav) pour améliorer leur prise en charge. « C’est la première fois que les ministres de la Santé, de la Justice et de l’Intérieur s’assoient autour d’une table pour parler du suivi des victimes », note le psychiatre.  Les résultats seront disponibles au cours du premier semestre 2016. Une autre étude sur les attentats de novembre devrait suivre, en partenariat avec l’Institut de veille InVS.

Marion Roussey