« Le bio est désormais une production de masse »

christian_jentzsch.jpg

Interview du journaliste, auteur- réalisateur indépendant,  Christian Jentzsch, auteur du documentaire À qui l’eau appartient-elle ?, prix allemand des médias et de l’environnement 2013. C. Jentzsch s’est rendu dans six pays pour observer le marché très convoité du bio et tenter de répondre à la question :  Le bio est-il soluble dans la production de masse ? 

 

 

Protéger la nature et l’homme, c’était le souhait des premiers agriculteurs bio.  Beaucoup de choses ont changé depuis les débuts de l’agriculture biologique, devenue aujourd’hui un marché mondial. Le capitalisme a-t-il détruit les valeurs d’autrefois ?

Une culture naturelle, locale et durable. Telle était la vision des pionniers de l’agriculture biologique dans les années 1920. Aujourd’hui, près de 100 ans plus tard, le bio a plus que jamais la cote. Devenu un phénomène de masse aux quatre coins du monde, c’est un marché très important et politiquement correct : le label vert promet au consommateur des conditions de travail équitables, une production durable et une alimentation sans produits chimiques.

ARTE : Achetez-vous des produits bios ?

Christian Jentzsch : (rires) Pourquoi pas ? Dans le film, il ne s’agit pas de dissuader le consommateur de s’en procurer. Nous voulons simplement montrer les failles de ce marché. 

Quelles sont-elles ?

Le bio est désormais une production de masse. L’agriculture écologique s’est industrialisée. Les pionniers du bio désiraient une agriculture respectueuse, locale et saisonnière. Aujourd’hui, leurs rêves sont souvent brisés. La liste des problèmes est longue : conditions de travail déplorables, conditions d’élevage indécentes, tromperies sur la marchandise, subventions de l’Union européenne profitant surtout aux investisseurs, voire aux fraudeurs.

Le bio est-il alors une escroquerie à grande échelle ?

Il ne s’agit pas de faire passer le bio pour quelque chose de mal. L’objectif du bio, c’est justement d’être meilleur, plus équitable, plus durable.

Ce qui ne serait pas le cas ?

Pas forcément. Le bio donne bonne conscience aux consommateurs, mais la production industrielle biologique ressemble de plus en plus à la production alimentaire conventionnelle. Nous avons finalement recours aux mêmes moyens d’exploitation, aux mêmes zones de culture, à des monocultures sur de grandes étendues. En fait, nous utilisons tout ce que nous critiquions auparavant.

Vous avez examiné certains de ces points critiquables, tels que les conditions de travail à Almeria, en Espagne…

À Almeria, les tomates bios sont arrosées à grand renfort d’énergie, alors que la plupart des ouvriers agricoles n’ont même pas l’eau courante. Pour à peine 35 euros, nombre d’entre eux travaillent 10 heures par jour sous des serres en plastique où la température ressentie frôle les 80°C. Pour faire ce travail on engage une armée d’immigrés qui, bien souvent, n’ont ni papiers, ni contrats de travail. Ce sont en partie des territoires de non-droit. 

Votre voyage vous a également conduit en Chine, qui est l’un des plus gros exportateurs de matières premières biologiques au monde. Quelle est la situation là-bas ?

La Chine connaît une expansion considérable du bio. Le problème est que les agriculteurs se trouvent dans un cercle vicieux : les sols en Chine sont fortement contaminés. De plus, de faux certificats « bio » s’achètent facilement, et, comme c’est préconisé pour le bio, les agriculteurs ajoutent du soufre dans les sols. Si on en utilise trop, ils deviennent trop acides. Pour obtenir un meilleur rendement, on n’hésite pas à recourir à des pesticides interdits. 

Et justement, pour répondre à la demande mondiale bio, en constante augmentation, il faut un rendement en conséquence…

Les gros investisseurs sont convaincus que s’il prend de l’ampleur, le bio sera rentable. Le mot magique est le « bio investissement » : un gros rendement bio, très lucratif, permet un excellent placement. Prenez l’exemple de l’Europe de l’Est, où des investisseurs étrangers achètent des terres à tour de bras parce que c’est subventionné par l’Union européenne. Les petits agriculteurs, eux, restent sur le carreau.

Est-ce une utopie de penser un jour nourrir la Terre entière avec du bio ?

Je peux comprendre que les gens en rêvent. On peut y arriver en définissant le bio a minima : des aliments sans produits chimiques. Mais il est impossible, à cette échelle, de produire le bio imaginé par les pionniers et les consommateurs.

La production de masse rend les produits bios abordables. N’est-ce pas une bonne nouvelle pour le consommateur ? 

Si le critère principal est le coût, si. Mais c’est la durabilité de la production que les gens devraient rechercher. Et là, il faut mettre un grand point d’interrogation.

Est-ce que la vente massive chez les discounters ne détourne pas l’idée de bio ?

Si. D’ailleurs, cette question fait polémique chez les adeptes du bio. Le bio doit respecter la nature, peu importe l’aspect des pommes de terre. Pour les discounters, ce sont les critères visuels qui priment. Il faut que ça se vende. Puisque les pommes de terre ne sont pas parfaites, on les jette, alors qu’elles correspondent davantage aux critères bios que les jolies pommes de terre nouvelles égyptiennes transportées par avion.

…et estampillées bio. Votre visite dans une start-up norvégienne montre qu’il n’est pas toujours facile de définir le bio…

Cette entreprise voulait certifier bio un extrait de cynorrhodon. Finalement, la capsule de gélatine aurait obtenu le label en Norvège, mais pas en Allemagne. Et inversement, le cynorrhodon l’aurait obtenu en Allemagne, mais pas en Norvège. C’est absurde !

Un protecteur des animaux dit dans le film : « Nous ne pouvons pas contrôler le bio avec un logo. On s’évertue à faire baisser le prix du bio et, en fin de compte, on vend une chimère ». Êtes-vous d’accord avec lui ?

C’est ce qu’on en retient. Essayer d’objectiver la durabilité par des certificats est une démarche discutable. Notre société a besoin d’un débat pour déterminer ce qui est bio et ce qui ne l’est pas. Personnellement, je souhaiterais que le bio redevienne ce qu’il était au départ : une production respectueuse, locale, saisonnière, en renonçant à pas mal de choses. De même que nous, consommateurs, devons renoncer à telle ou telle bonne affaire. La question est de savoir si nous voulons récompenser les gros producteurs qui vendent des produits bon marché, ou les petits exploitants qui le méritent.

Propos recueillis en allemand par Diana Aust pour ARTE Magazin

Bio, le marché en chiffres
Surfaces agricoles biologiques - Dans le monde entier, on compte 37,5 millions d’hectares de surfaces agricoles biologiques – soit une croissance de plus de 50 % en l’espace de dix ans. L’Océanie est le leader du marché avec 32 % de la surface mondiale, suivie de l’Europe qui en possède 30 % (environ un million d’hectares en France, même chiffre en Allemagne).

Marché bio
En 2012, les États-Unis constituaient le plus gros marché bio au monde : les Américains ont dépensé plus de 22 milliards d’euros pour consommer bio. Avec un chiffre d’affaires supérieur à sept milliards d’euros, l’Allemagne est le deuxième marché au monde et le premier marché européen. La France avait un chiffre d’affaires de 4 milliards d’euros. 

Producteurs bio
En 2012, il y avait 1,9 million de producteurs bio. Les pays qui produisent le plus sont l’Inde, l’Ouganda et le Mexique.