Les usages vidéo des jeunes : quels intérêts pédagogiques ?

par Séraphin Alava
Professeur en Sciences de l’éducation – Université Toulouse Jean-Jaurès
UMR Education, Formation, Travail, Savoirs
Le Professeur Alava conduit des recherches sur le lien entre les pratiques numériques des jeunes et leurs pratiques scolaires.

Au moment où les enseignements scolaires et les plateformes en ligne utilisent de plus en plus le support vidéo (Mooc), il semble nécessaire de faire le point sur les apports de la recherche en matière d’utilisation de la vidéo en éducation. A travers une analyse critique des recherches européennes sur les utilisations des médias et images numériques à vocation pédagogique, l’article étudie l'évolution des pratiques vidéastes des jeunes et s'intéresse aux pratiques pédagogiques induites par cette évolution à travers les usages des nouveaux écrans connectés.

Introduction 

Les jeunes sont des habitants assidus de ce cyberespace où les langages se recontextualisent et où le rapport aux médias et aux images est transformé. La consommation et la création de vidéos est une des caractéristiques fortes des usages numériques adolescents. En effet, le média privilégié par les jeunes pour leurs loisirs, voire pour leurs recherches d’informations, est la vidéo et ils utilisent abondamment les plateformes vidéo grand public. La connexion des sites avec les réseaux sociaux transforme alors le rapport passif que nous pouvions développer face à la télévision. A l’époque des écrans connectés, des web tv, des tablettes et des smartphones, 65 % des jeunes collégiens développent des pratiques vidéastes (création de vidéos) et 82% des lycéens ont déjà réalisé et posté une vidéo sur un réseau social (Observatoire des réseaux sociaux 2013 - Ifop). Ils construisent hors de la classe des compétences numériques (Alava 2013) et cela n’est pas sans conséquence positive ou négative pour l’école.

Quelle place de la vidéo dans l’enseignement et la culture scolaire ?

Quand on souhaite examiner la place que peut prendre la vidéo comme support d’apprentissage ou activité de communication et d’expression, la première des préoccupations doit d’abord être de penser à la dimension éducative de cette relation. En effet, l’enfant, le jeune est en permanence pris dans une relation forte aux écrans et cette relation porte en elle des dangers qu’il ne faut pas négliger (Académie des sciences 2013). Il s’agit donc de former le jeune à un usage raisonné des écrans et à montrer que les autres supports d’écriture, d’images, de sons ont leurs utilités. La règle des 3-6-9-12 (pas d'écran avant 3 ans, une heure par jour entre 3 et 6 ans, 2 heures entre 6 et 9 ans et 3 heures au-delà) proposée par l’Académie des Sciences est en ce sens utile à rappeler aux jeunes et aux parents.

L’école peut aussi développer ces usages dans un axe citoyen comme le recommandent les orientations ministérielles de 2015 en matière d’Education aux Médias et à l’Information (création de journaux radio, vidéos scolaires, création de WebTV dans les établissements, chaînes d’école). Dans ces expériences sont visées la formation citoyenne et la formation de l’esprit critique de l’élève.

Au delà de ces usages, la vidéo s’est s’insérée dans l’ensemble des didactiques comme support d’enseignement permettant de visualiser un phénomène, un processus, un espace, une expérience (Baribeau 1996, Relieu 1999). Enfin la vidéo comme support de création, comme outil d’expression trouve sa place dans les pédagogies, même si les recherches récentes francophones sur l’efficacité de ces pratiques sont rares.Toutefois des travaux précurseurs permettent d’éclairer les bénéfices possibles du recours à la vidéo en situation scolaire.

Les travaux de Fish (2001) et de Anderson et collègues (2001), réalisés dans des classes témoins de niveau primaire et en situation scolaire naturelle, suivant un programme spécifique d’éducation centré sur l’usage de la télévision, ont ainsi montré que l’usage raisonné de la vidéo (c’est à dire complémentaire aux autres supports) dans des situations pédagogiques améliore les performances scolaires des élèves dans le domaine des langues, de la lecture et en mathématiques. Ces résultats sont construits à partir de l’observation longitudinale de groupes d’enfants de 3 à 7 ans comparables (groupe expérimental et groupe contrôle). Enfin les travaux de Boser et collègues (2003) et de Reed (2003), sur des groupes appariés d’étudiants de 18 à 24 ans (groupe expérimental – groupe témoin) et à partir d’une évaluation sur table en fin de séquence, ont montré une amélioration de la performance scolaire par l’utilisation de vidéo durant le cours par visualisation en direct ou différé, et ce dans le domaine des sciences et des langues.

Plus récemment, en 2012 Thierry Karsenti et ses collègues de l’université de Montréal publient les résultats d’une enquête auprès de 2712 élèves de 10 à 17 ans sur les effets des pédagogies utilisant des Tic et la vidéo en classe en situation scolaire. Les travaux de ces auteurs confirment que l’usage raisonné de la vidéo en classe en situation de visionnement améliore la capacité des élèves à visualiser un phénomène et à mémoriser les différentes phases des situations d’apprentissage. Karsenti confirme alors du point de vue pédagogique les travaux fondateurs en neurocognition de Merringoff (1983). En effet Merringoff (1983) en partant d’une enquête s’appuyant sur des analyses de l’activité cérébrale et des tests cognitifs pré-test post-test avait montré que les élèves développent une activité cognitive durant la lecture de supports vidéo qui renforce les mémorisations et les processus de résolution de problème. Cette capacité cognitive mesurée en laboratoire sur des séquences vidéo (télévisions ou cassettes vidéos) s’explique, pense Bergsma (2002), par la juxtaposition de l’émotion et de la cognition qui sont les caractéristiques du visionnement d’images et d’images animées (Noble 1983). Karsenti 2012 valide ces résultats dans un suivi et une évaluation d’élève de 10 à 17 ans. Pour Karsenti, les TIC et les supports vidéos et multimédia ont un effet positif sur l’accès à l’information et aux ressources éducatives, tant pour les élèves que pour les enseignants. Il montre aussi à partir d’une enquête par questionnaire que les élèves sont plus motivés mais aussi plus réactifs face aux apprentissages en situation d’utilisation de ces médias (TIC et Vidéos).

Dans un suivi longitudinal (2009-2012) d’un groupe d’étudiants âgés de 18 à 26 ans en sciences, technologie, sciences de l’ingénieur et mathématiques (STEM), Peter Willmot de l’université de Loughborough et collègues (2012) montrent qu'il y a un effet mesurable (corrélation) entre l’utilisation en formation de la vidéo numérique et :

  •  l’augmentation de la motivation des élèves
  •  l’amélioration de l’expérience d'apprentissage
  •  l’obtention de notes plus élevées
  •  l’apparition d’un potentiel de développement permettant un apprentissage plus approfondi du sujet
  •  le développement de l'autonomie de l'apprenant

Ces résultats sont obtenus par la comparaison longitudinale des avis recueillis (entretiens collectifs) et de sondages en ligne réalisés auprès de deux groupes d’étudiants (groupe témoin et groupe expérimental).

Conclusion 

Face à l’émergence chez les élèves d’une génération « vidéo » qui utilise largement ce média comme support d’information, de divertissement et de culture, l’école a les moyens de former ses élèves pour dépasser une consommation passive de ces supports. En valorisant l’introduction des vidéos dans l’ensemble des matières, en renforçant l’usage de la vidéo comme support de travail et de création, nous permettons aux élèves de disposer des outils d’accès à la connaissance mais aussi de porter un regard critique et citoyen sur les médias. Christian Vinent, conseiller pédagogique TICE, 2013 propose trois modalités d’usages des supports vidéos:

  • la vidéo comme sujet d’étude permettant de former les jeunes à une analyse critique des médias et à une littératie médiatique.
  • la vidéo comme support pédagogique qui permet d’accéder à des situations vraies de langues, d’explorer en 2D ou 3D des espaces non accessibles, de découvrir des expériences scientifiques réelles.
  • la vidéo comme objet qui permet de développer la production autonome des élèves, facilite la créativité et renforce la maitrise de ces outils par une pratique sociale accessible et contextuelle.

​Ces trois modalités permettent aux élèves de construire une culture informationnelle des vidéos et des médias en construisant des compétences de vidéaste et de téléspectateur actif.