L'info en 360° : réel apport ou course aux nouvelles technologies ?

Disponible pour le grand public début 2016, le masque de réalité virtuelle permettant de voir les vidéos à 360° relance les médias dans la course aux nouvelles technologies. Si le jeu vidéo et le divertissement se partagent aujourd’hui le monopole de l’immersion virtuelle, plusieurs entreprises de presse traditionnelle tentent de s’approprier l’expérience. Elles se sont associées à des sociétés à la pointe des technologies médiatiques pour proposer à leurs téléspectateurs des reportages vidéo à 360°. Cette surenchère est-elle un moyen pour les médias de rester en tête de la course à l'innovation ou constitue-t-elle un réel apport en matière d’information ?

Virage à 360° pour l’audiovisuel

Regarder des images défiler sur un écran semblera bientôt démodé. Après avoir exploré toutes les facettes de la 3D, les géants de l’audiovisuel et du numérique élargissent leur champs de vision avec la vidéo à 360°. Plus que voir, elle permet au téléspectateur de vivre une scène comme s’il était dans la peau de l’un des personnages. En mars dernier, Youtube postait sur la toile ses premières vidéos, suivi de Facebook début septembre. Pour la modeste somme de deux milliards de dollars, le géant de la Sillicon valley a racheté Oculus VR, une entreprise qui développe une gamme de masques de réalité virtuelle. Attendue depuis plus de trois ans, leur commercialisation pour le grand public est prévue début 2016, aux côtés des modèles concurrents des marques Sony, Google, HTC ou Samsung. Trois millions de ces appareils pourraient être vendus l’an prochain. Une explosion pour l’industrie numérique qui entraîne dans son sillage une pléiade d’entreprises spécialisées dans la réalité virtuelle. Parmi elles, la start-up californienne Jaunt, championne des levées de fonds, vient de signer un partenariat avec Walt Disney Company et des groupes de presse traditionnelle pour développer des outils et logiciels permettant de produire des vidéos en réalité virtuelle. Si l’immersion semblait jusqu’à présent réservée aux domaines de la fiction et des jeux vidéos, elle s’ouvre aux médias et aux journalistes, désireux d’étendre l’expérience au service de l’information.

Un reportage de guerre comme si vous y étiez

De nombreux reportages ont déjà été réalisés à l’aide d’une caméra 360. Munie de plusieurs capteurs visuels et auditifs, celle-ci filme dans toutes les directions. Une fois assemblées, les images offrent une vision globale au téléspectateur qui, le masque sur les yeux, peut choisir d’orienter son regard partout autour de lui. “Cela permet par exemple d’immortaliser un endroit voué à disparaître ou bien d’emmener le spectateur dans une zone meurtrie par la guerre, sans lui faire courir les risques liés au conflit”, explique Raphaël Beaugrand, journaliste pour un studio parisien spécialisé dans la vidéo 360°.  Le studio a mis en ligne un reportage d’immersion sur le conflit syrien, tournée de mai à juillet à Jisr al-Choughour. Le journaliste syrien, formé à distance, a filmé les rues dévastées au moyen de six caméras acheminées clandestinement par la frontière avec la Turquie. Pour Raphaël Beaugrand, donner la sensation aux gens d'être à un endroit durement frappé par la guerre est le meilleur moyen de comprendre pourquoi les Syriens quittent leur pays. Pour lui, la vidéo 360° est le degré ultime le plus abouti du journalisme : “le but du journaliste n’est pas de tout montrer et de favoriser le voyeurisme mais de permettre à une personne d'être à un endroit où elle ne pourrait se rendre seule et de retranscrire le plus fidèlement possible les choses qu’il a vues”. Le New York Times vient de lancer une application dédiée aux reportages en VR.

Image d'une rue dévastée en Syrie. Avec sa souris, l'internaute déplace son regard dans la vidéo.

Un nouvel outil pour un genre ancien

S'immerger dans un environnement pour mieux rendre compte de l’atmosphère est le principe même du reportage. Les livres Dix jours dans un asile de fous de Nellie Bly, Tête de Turc de Gunter Wallraf et Quai de Ouistreham de Florence Aubenas sont autant d’initiatives journalistiques cherchant à faire vivre aux lecteurs une expérience de l’intérieur. Avec la réalité virtuelle, les reportages prennent une nouvelle dimension en augmentant l’empathie ressentie par les internautes. Pionnière en la matière, la documentariste américaine Nonny de la Peña voit dans l’immersion virtuelle l’avenir du journalisme. En 2014, son dernier reportage Project Syria plonge les spectateurs coiffés du masque virtuel dans l’enfer de la guerre en Syrie. “Les gens sont choqués, ils ont l’impression d’être sur place, explique-t-elle. Ils ressentent les émotions et deviennent acteurs de l’information”. Pour elle, la réalité virtuelle s’analyse comme un moyen de communication essentiel y compris pour la presse traditionnelle car elle rapproche les lecteurs de l’actualité et supprime le filtre du journaliste.

Derrière le masque, priorité à l’information

L’émergence de nouvelles technologies interroge constamment les médias sur leur manière d’informer. En supprimant le filtre du journaliste, la réalité virtuelle retire aussi l’analyse et la mise à distance au sujet. Des sociétés malintentionnées pourraient utiliser les émotions d’une scène de guerre à des fins de propagande et non pour transmettre une information. Car en réalité, si l’image donne l’impression d'apparaître sans artifice sous le masque virtuel, elle est comme toute production journalistique, le résultat de choix lors du tournage et du montage. Qu’elles soient mobiles ou posées en étoile sur une perche ou un trépied, les six caméras doivent être synchronisées pour filmer les différents angles d’une scène en même temps. Elles doivent donc être placées à un endroit stratégique permettant à la fois de se fondre dans le décor et d’être au cœur de l’action. Au montage, leurs images sont traitées séparément avant d'être assemblées. Des entreprises proposent des logiciels pour simplifier le traitement mais le coût du matériel est élevé, aussi bien pour les journalistes que pour les utilisateurs. Il faut compter 1500 dollars pour obtenir le masque et le PC proposés par Oculus VF.

Au salon agricole Space, la caméra 360 filme dans toutes les directions, posée au milieu des manifestants qui oublient sa présence

Autodidacte et passionné par les nouvelles technologies, le photographe rennais Adrien Duquesnel a dû investir 7000 euros de matériel pour expérimenter la vidéo 360. Il est convaincu que celle-ci peut devenir un média journalistique à part entière, au même titre que la photo, la vidéo ou l'audio. “Internet bouscule à chaque avancée les domaines respectifs des médias traditionnels : la presse développe la vidéo, l'audio développe l’écrit et la vidéo intègre les deux.” Pour lui, ces différents formats médiatiques sont complémentaires. Ils constituent une “palette d’outils mise à disposition du journaliste qui doit choisir le bon format pour traiter au mieux l’information”.  

Marion Roussey

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