Machine contre cerveau, le match historique

Du boulier chinois aux supercalculateurs utilisés en météorologie, le calcul est au centre des préoccupations humaines. Parce qu’il nous permet de comprendre mais aussi de prévoir. Retour sur des millénaires de course à la performance.


L’homme l’a compris très tôt : l’outil de calcul est une façon d’étendre l’utilisation de notre corps. Si l'on a inventé jusqu’à l'antiquité différentes façons ingénieuses de compter sur nos dix doigts, très vite, nos mains n’ont plus suffi. Et se sont multiplié dans toutes les civilisations des tables à calcul, de la tablette recouverte de sable pour tracer les calculs en Grèce antique au très connu boulier chinois en passant par l’abaque romain en ivoire.

Mais dès le début du XVIIe siècle, Descartes rêve d'aller beaucoup plus loin. Pour lui, tout être vivant peut se comparer à une machine : le circuit digestif, le déplacement, ou même l'imagination. Et il reviendra à Pascal et Leibniz de toucher le plus difficile : la possibilité de modéliser le cerveau. A en croire les philosophes, il n’y avait alors pas de difficulté insurmontable à s’attaquer à ce chantier, le cerveau fonctionnant de façon logique. De leurs travaux découleront la pascaline, machine capable de faire des additions, puis la machine arithmétique, qui ajoute à son arche la multiplication. Mais il fallut se rendre à l’évidence : ce n'était pas suffisant pour modéliser la complexité du cerveau. Le problème n’en était pas moins posé : comment modéliser le fonctionnement du cerveau pour créer des machines aussi performantes, voire plus. L’idée d'intelligence artificielle (IA) était née.

Il faudra attendre les années 30 et la Seconde Guerre mondiale pour que les outils de base de l'intelligence artificielle émergent. L'alliance du modèle théorique de la machine de Turing, formulé en 1936 avec des machines électromagnétiques programmables utilisant les circuits électroniques, tubes à vide et autres condensateurs, donne naissance en 1946 à l'Eniac, le premier ordinateur. Et en 1950, le Britannique Alan Turing propose un test fondé sur la faculté d’imiter la conversation humaine. Toujours et encore la comparaison à l'humain.

Les composants des machines progressent et on passe de l'utilisation du transistor à celle du circuit intégré puis du microprocesseur, sans jamais dévier de l’objectif : égaler ou surpasser le cerveau humain. À grand renfort médiatique, on compare la puissance des supercalculateurs à celle de phénomènes de foire comme Maurice Dagbert, le cerveau ordinateur des années 60.

Mais la progression de la puissance de calcul augmente encore grâce à la recherche sur les microprocesseurs. En effet, l’Américain Gordon Moore, qui n'est autre que l'un des fondateur du leader mondial des puces, Intel, pose même une loi empirique selon laquelle le nombre de transistors intégrés dans les microprocesseurs double tous les deux ans.

Il faut donc trouver des tests plus complexes à effectuer. Et l’on pense qu’aux échecs, qui mobilisent réflexion, imagination et logique, l'homme conservera une supériorité sur la machine. Mais après une défaite face au champion Garry Kasparov, Deep Blue, le supercalculateur d'IBM, parvient à battre le russe en 1997, repoussant encore plus loin les capacités de calcul et de mémorisation des ordinateurs.

Les constructeurs cherchent donc constamment de nouveaux défis à relever. En 2010, par exemple, l’ordinateur Watson joue et gagne au jeu Jeopardy!. Et chaque année IBM, Intel ou d’autres constructeurs comme Fujitsu ou Bull produisent de nouveaux supercalculateurs, toujours plus puissants. On flirte en fait avec les capacités de réflexion et de logique du cerveau humain.

Mais le cerveau est-il seulement un outil de réflexion, un outil rationnel ? Ce serait lui enlever une spécificité : Watson n’a pas esquissé un sourire lors de sa victoire. Et les recherches sur la simulation d’émotions sont loin de suivre la cadence de la loi de Moore même si aujourd’hui, les neurologues estiment être en mesure de modéliser certains de ces états éminemment humains. D’autre part, alors que l’industrie électronique a fait la course à la performance pendant plus de cinquante ans, les questions écologiques ont commencé à s’imposer. N’est-il pas temps, dès lors, de privilégier l’efficience énergétique et la conservation des métaux rares ?

Martin Clavey

En partenariat avec Radio France

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