Mémoire et vérité

Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux ? Pouvons-nous nous fier à nos propres souvenirs ? Et à quoi ressemblerait l'humanité si les souvenirs négatifs pouvaient être remplacés par des souvenirs positifs ? Suivez la Timeline!

par le journaliste Mario Sixtus

213 av. J.-C.

Qin Shi Huangdi, l’empereur de Chine, ne supporte pas les voix discordantes. Il a une sainte horreur des débats et des controverses. Sans cesse, des lettrés mettent en lien ses propos et ses lois avec l’histoire, quand ils ne lui exposent pas des doctrines philosophiques contradictoires. Son chancelier Li Si est indigné :

« Ces savants n’apprennent rien du présent mais du passé, ils critiquent notre époque et jettent le peuple dans la confusion. »

L’empereur décide donc de hâter la fin de l’histoire, ou, pour être plus précis, son commencement, en ordonnant un gigantesque autodafé. Tous les traités, ouvrages scientifiques, historiques ou philosophiques ne provenant pas du palais devront être brûlé sous 30 jours.

Le souverain espère ainsi pouvoir décider de la vérité que ses sujets devront admettre.

 

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1401

Depuis un bon bout de temps, les apparitions mariales ont le vent en poupe en Europe. On ne compte plus ceux qui prétendent avoir vu la Vierge. L’origine de ces phénomènes pourrait pourtant être séculière, car le lieu d’une apparition se transforme rapidement en une destination où affluent les pieux pèlerins, ce qui représente une véritable manne pour la restauration !

Mais pour l’Eglise, ce déluge d’apparitions est source de dilemme : si, d’une part, elle profite de ces visions et autres signes divins pour étayer son discours auprès des croyants, d’autre part, le caractère inflationniste des apparitions de la mère de Dieu ne fait que brouiller ce même discours.

L’Eglise doit impérativement apporter une réponse. Comment distinguer celui qui a réellement vu la Vierge de celui qui s’en est persuadé ? Le théologien français Jean Gerson parvient donc à une solution pragmatique en édictant des règles permettant d’établir l’authenticité d’une apparition. Il rappelle notamment que les apparitions qui s’éloignent des principes et de la sagesse divine habituelle ne saurait être attribuées à Dieu. Et il précise qu’une apparition dénuée d’utilité doit être considérée comme fausse.

Et voilà l’Eglise catholique dotée d’un outil bien pratique pour distinguer les vraies apparitions de la Vierge des fausses. En résumé, ce qui ne convient pas à l’Eglise est nécessairement faux.

 

1527

Grâce à l’humaniste anglais Thomas More, le peintre Hans Holbein a bénéficié de plus d’une commande. L’auteur de l’Utopie lui a même présenté le roi Henri VIII. Autant dire que lorsque Holbein peint le portrait de More, celui-ci est tout sauf un client ordinaire.

Le graveur londonien Peter Stent est né bien après la mort de Thomas More. Ce qui ne l’a pas empêché de réaliser son portrait.

Pour plusieurs générations d’étudiants, Thomas More aura donc les traits du portrait sorti de l’atelier de Peter Stent. Un portrait qui peut faire penser au père de Rembrandt, qui est en effet la source d’inspiration du graveur. Ce dont on ne se rendra compte qu’au XIXe siècle en le comparant à la peinture de Holbein…

Si cette mystification n’avait pas été découverte, il y a fort à parier qu’aujourd’hui encore, on jurerait que Thomas More ressemblait à Rembrandt Senior puisque c’est ce qui aurait continué d’être enseigné dans les manuels.

 

1976

L’ « Institut central d’Histoire de l’académie des sciences de la RDA » publie son atlas historique en deux volumes, ouvrage destiné à servir de bréviaire aux écoliers et étudiants pour l’enseignement de l’histoire et de la géographie.

Ce manuel revisite librement l’histoire du monde, il omet à dessein certains événements et en réinterprète d’autres. On peut ainsi y lire qu’en 1950, ce ne sont pas des troupes nord-coréennes qui ont franchi la frontière vers le sud provoquant la Guerre de Corée, mais des troupes américaines qui auraient envahi le nord du pays.

Pas un mot non plus sur le pacte germano-soviétique de 1939 et ses conséquences sur les frontières polonaises. Quant à l’extermination des Juifs d’Europe par les Allemands, elle n’est pas non plus mentionnée.

En revanche, comme le rappelle la préface, l’accent est mis sur…

« … la formation et le développement des trois courants révolutionnaires les plus puissants qui poussent en avant le progrès de l’humanité : le socialisme mondial, l’internationale ouvrière et les mouvements nationaux de libération des peuples. »

Pour une génération entière d’écoliers de la RDA, cette image dévoyée de l’histoire est présentée comme la vérité.

 

1978

À l’origine, la psychologue américaine Elisabeth Loftus entendait seulement évaluer la fiabilité des témoignages oraux. Elle a donc montré à ses personnes test de brèves séquences filmées d’accidents de la circulation avant de les interroger. Rapidement, elle a constaté que les éléments dont ils se souvenaient dépendaient fortement de la manière dont ses questions étaient formulées. Le taux d’erreur pouvait ainsi avoisiner les 80 %.

Elisabeth Loftus en vient à supposer que la mémoire n’a rien de statique, et qu’à chaque sollicitation cérébrale, elle est réécrite. Ce qui expliquerait que l’humain est capable de développer des souvenirs parfaitement erronés tout en étant convaincu de leur authenticité. Les études menées les décennies suivantes tendront à valider cette thèse.

Vingt après son expérience portant sur les accidents de la route, Elisabeth Loftus parvient à implanter dans la mémoire de ses cobayes le souvenir d’une expérience qu’ils n’ont jamais vécue. Après avoir répondu à des questions habilement orientées, les sujets de la psychologue soutiennent mordicus avoir vu Bugs Bunny à Disneyland. Et ils sont en mesure de raconter leur rencontre avec moult détails. Même si celle-ci n’a jamais eu lieu, d’autant que Bugs est un personnage de la Warner, l’éternel concurrent de Disney…

 

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1986

Au cours de sa psychothérapie, l’infirmière Nadean Cool apprend des choses affreuses sur son enfance : elle aurait assisté et même activement participé aux rituels d’une secte sataniste. Elle aurait été violée, aurait eu des rapports zoophiles et aurait été témoin de l’assassinat d’une amie de huit ans.

Au bout de plusieurs mois, Nadean Cool comprend qu’en recourant à l’hypnose et à des techniques suggestives, son thérapeute lui a implanté de faux souvenirs.

Elle assigne le praticien en justice et obtient de lui 2,4 millions de dollars dans le cadre d’une conciliation extra-judiciaire.

 

2014

Ils ont libéré de petits rongeurs de la peur, ce qui leur a valu d’être estimés par les scientifiques du monde entier… L’équipe internationale réunie autour du prix Nobel de médecine Tonegawa Susumu a utilisé des électrochocs pour inoculer à des souris la peur à l’écoute d’un son bien précis. Dès qu’elles l’entendent, elles sont pétrifiées. Ensuite, les chercheurs ont dissocié le souvenir de ce son du sentiment de peur, en déconnectant certaines cellules cérébrales à l’aide de rayons laser...

Comme s’ils disposaient d’un interrupteur dans l’hippocampe du cerveau des souris, ils peuvent associer ou dissocier la peur de ce son.

 

2017

La neuroscientifique russe Valentina Blinova ne présente pas une découverte à proprement parler, plutôt un amalgame d’éléments connus : un peu d’hypnose, un peu d’optogénétique – mais avec des micro-ondes plutôt que des rayons –, une poignée de substances psychoactives et des tranquillisants. S’il est bien dosé, ce cocktail permet de faire disparaître n’importe quel souvenir chez n’importe quel sujet, pour le remplacer par un autre.

Après la présentation de sa trouvaille, Valentina Blinova reçoit une marée de demandes : anciens combattants et victimes d’abus sexuels désireux de se débarrasser de leurs traumatismes, romantiques éconduits qui donneraient tout pour effacer un amour impossible, adultes qui ne se sont jamais remis d’avoir été harcelés à l’école…

Ils sont des centaines de milliers à vouloir changer sans plus attendre leurs souvenirs. Le petit laboratoire de Valentina Blinova n’a pas une grande capacité d’accueil. Ses collaborateurs sont obligés de refuser tous ces malheureux, même si leurs histoires les bouleversent.

 

2022

Deux ans déjà que la Commission européenne d’éthique planche sur les éventuelles conséquences sociales de la « thérapie Blinova ». Mais il y a belle lurette qu’un marché noir spécialisé dans la gestion des souvenirs a vu le jour. Les « designers de la mémoire » se nomment « memory maker ». Les riches et les puissants louent leurs services comme ils recourent à la chirurgie esthétique.

La starlette est-elle poursuivie par le souvenir opprimant d’une enfance misérable ? C’est là qu’intervient le memory maker en implantant dans sa mémoire le parcours idéal d’une enfant de bonne famille. Les rapports conflictuels avec un père autoritaire continuent de saper la confiance en soi de ce cadre d’une multinationale ? Rien de plus simple, le memory maker va transformer a posteriori le despote familial en papa gâteau bienveillant et compréhensif.

Et voilà comment ceux qui en ont les moyens jettent par-dessus bord le lourd fardeau de leurs souvenirs.

 

2026

Les ministres de la santé de l’Union européenne ont passé l’entreprise au crible. Ils ont examiné les casques à micro-ondes, vérifié la légalité des substances psychoactives, écouté les pistes diffusées lors des séances d’hypnose et procédé à des inspections d’hygiène dans les filiales. Au final, ils ne sont plus en mesure d’empêcher le lancement commercial. En mars, Memory Mart débarque sur le marché. Ce discounter du design mémoriel débute avec plus d’une centaine de points de vente dans toute l’Europe.

Fort de leur licence d’exploitation en « wellness, détente et développement personnel », les cabines à couchettes Memory Mart envahissent les centres commerciaux, zones piétonnes et même quelques aéroports.

Chargés d’entreprendre des ajustements de la mémoire personnalisés, les memory maker se contentent d’y assurer une permanence hebdomadaire sur rendez-vous. Memory Mart réalise le plus gros de son bénéfice avec les « Memory packs ». Ces souvenirs tout prêts à s’implanter en libre-service. La gamme est des plus variée : anniversaire d’enfance, victoire sportive, livres – au kilomètre – qu’on prétend avoir lus, stars du cinéma pour une balade sur la plage qui finit par un moment coquin dans les dunes… Côté expériences érotiques, il y en a justement pour tous les goûts.

Memory Mart est une success story commerciale sans précédent. Pas un jour ne passe sans l’ouverture de nouvelles filiales de par le monde.

2030

Memory Mart lance la gamme « Free Mem », des packs mémoire gratuits sponsorisés.

Et voilà que ce ne sont plus les bons petits plats mitonnés par maman que la famille engloutit avidement dans ses souvenirs d’enfance, mais des plats cuisinés. Sous le sapin de Noël, pas moyen de manquer un rasoir électrique flambant neuf. Et quand il s’agit de revivre son premier flirt, l’odeur d’un certain parfum est plus qu’entêtante. Malgré ces bizarreries, les consommateurs sont enthousiastes. La majorité d’entre eux ne s’étonnent pas que dans leurs souvenirs de maternelle, tous les enfants jouent avec un smartphone de la même marque alors qu’à l’époque, les smartphones n’existaient pas encore.

 

2033

L’individu est-il le seul et unique propriétaire de sa mémoire ? Son entourage a-t-il également des droits ? À Oslo, un tribunal des affaires familiales doit trancher. Après 27 ans d’un mariage marqué par les disputes et les ressentiments, un couple norvégien se sépare. À peine le divorce prononcé, les ex-époux font effacer une grande partie des souvenirs de leur union. Chacun ne conservant pour lui que quelques rares moments agréables.

Cette suppression quasi totale du mariage de leur parent indigne au plus haut point les deux enfants maintenant adultes. Car avec tous les moments désagréables pour eux, les ex-époux ont également effacé presque tous les souvenirs de la vie de famille. Les vacances et les fêtes passées ensemble sont oubliées à jamais pour les parents, mais encore bien présentes pour leurs enfants. Ils se sentent dépossédés de leur passé familial et portent plainte contre leurs parents, réclamant la restauration des souvenirs supprimés.

La plainte est déboutée. Le juge statue que dans la mesure où les souvenirs se manifestent au niveau des connexions entre les cellules nerveuses, elles font partie du corps humain et l’individu a donc le droit de les modifier, de même qu’il a le droit de se faire poser une dent sur pivot ou de se faire percer les oreilles.

Ce verdict fait le tour du monde et ne tarde pas à faire jurisprudence.

 

2036

La justice américaine est la première à tirer les conséquences de l’état malléable de la mémoire : désormais, elle ne citera plus à comparaître le moindre témoin.

Tout est parti de l’affaire O’Hara. Louis O’Hara, 35 ans, a été le témoin d’un meurtre commis par un ami. Dans la foulée, il a fait effacer ce souvenir, et ensuite fait de même pour cette intervention sur sa mémoire.

Malgré un interrogatoire obstiné et l’usage d’un détecteur de mensonges, sa version des faits ne bouge pas d’un iota. Il n’en démord pas, il ne sait rien de ce meurtre. Il en reste persuadé, même après avoir été confronté aux images d’une caméra de vidéosurveillance prouvant le contraire.

C’est ainsi que dans les tribunaux américains, les seuls faits admis sont ceux qu’il est possible de prouver. Les déclarations des témoins oculaires n’ont aucune valeur car elles ne sont pas fiables. Deux ans plus tard, la justice promulgue les mêmes règles en Europe et en Asie.

 

2038

Aux États-Unis et en Asie, chaque citoyen porte en moyenne trois micro-caméras. Une au revers de sa veste, une sur une branche de ses lunettes, une à la boucle de sa ceinture. En continu, elles filment ce qui se passe autour de celui qui les porte.

Les enregistrements réalisés servent de preuve pour régler les litiges plus ou moins graves. Car il arrive en effet que lorsqu’un individu a trop bu la veille, il choisit le lendemain d’effacer cet épisode de sa mémoire, ainsi que le souvenir d’avoir parié avec ses amis sur un match de football...

Tous les échanges verbaux sont également consignés de la sorte : contrat de prestation, une discussion commerciale, une déclaration d’amour – car on n’est jamais assez sûr.

 

2040

Les scientifiques parlent du syndrome du meilleur des mondes : de plus en plus d’hommes et de femmes se font implanter des packs mémoire contenant des univers où il n’y a rien de négatif. Dans ces scénarios, la maladie, la guerre ou le crime n’existent pas. Tout le monde est tolérant et compréhensif, et l’humanité a des rapports bienveillants.

Pour leurs détracteurs, les utilisateurs de ces packs vivent dans le pays des Bisounours. Il faut dire que quand ces derniers voient des sans-abri dans la rue, qu’un chauffeur de taxi peu amène arrive à les intimider ou que les actualités les placent en état de choc, ils sont terrifiés. Si bien que le plus souvent, ils restent chez eux, à boire du thé et à rêvasser. Peu à peu, ils désertent le monde du travail, au point de constituer un réel problème socio-économique.

 

2042

« Paranoïa insidieuse mais pourtant bien installée », c’est le diagnostic de la psychologue Teresa Navarrete pour évoquer la société post memory design :

Evidemment, les gens vivent dans l’incertitude : leurs amis racontent des choses qui n’ont rien à voir avec ce dont ils se souviennent, les médias se contredisent, et au plus profond de soi-même, chacun sait qu’il ne peut pas se fier à ses souvenirs. Ce à quoi vient s’ajouter une incertitude face à l’avenir : serai-je encore en mesure de me souvenir du jour présent ? Et si je l’effaçais pour le remplacer par autre chose ? Voilà qui conduit à une dissonance cognitive permanente qui place l’individu dans un état de stress continu.

 

2043

Dans le monde de l’édition aussi, les effets de la mémoire malléable commencent à se faire sentir : les romans et les livres d’histoire rédigés par de fervents catholiques ne mentionnent jamais l’Inquisition ou les croisades, vu que leurs auteurs les ont effacées de leur mémoire. Quant aux néonazis, ils publient des ouvrages où l’Allemagne a gagné la Deuxième Guerre mondiale. Et ils sont intimement convaincus que c’est le cas.

Les lobbys de l’homéopathie sortent un bestseller qui débite à la pelle des centaines d’exemples historiques où l’homéopathie aurait guéri les pires maladies. L’ouvrage connaît un succès phénoménal, ce qui s’explique probablement par le fait qu’il soit intégré à un pack mémoire gratuit du rayon bien-être.

 

2043

Wikipedia quitte le Net. La communauté jette l’éponge. Aux dernières heures de l’encyclopédie participative, les articles étaient modifiés toutes les minutes. Dates, lieux et autres fait en apparence indiscutables ne pouvaient plus être vérifiés, les sources étant devenue trop abondantes et contradictoires. Des données historiques jadis indiscutables comme la composition du premier gouvernement socialiste français ou l’année de construction de la Tour Eiffel donnent lieu à d’âpres controverses.

Les Nation Unies tentent de mettre en place une commission de la vérité pour établir la validité universelle des faits. Mais la nomination des membres entraîne d’interminables disputes.

Finalement, les gens se rendent compte que la manière dont la vérité est présentée n’a que peu d’importance. Ce qui compte, c’est que la société puisse s’accorder… sur une vérité.

Illustrations: Cris Olano