Moustique : la lutte contre le "serial killer" s'organise

Zika, dengue, chikungunya, paludisme… : les moustiques transmettent des maladies très dangereuses. Seule parade efficace : empêcher ces insectes de piquer. Par stérilisation ou modification génétique. Explications.

Devinette : quel est animal le plus meurtrier au monde ? Le requin ? Le crocodile ? Ridicule. À eux deux, il leur faudrait près d’un demi-millénaire pour provoquer autant de victimes annuelles que le serial killer du règne animal, à savoir… le moustique. 800.000 morts par an sont dues à ce minuscule insecte. Plus exactement aux maladies qu’il véhicule dont les principales sont le paludisme, la dengue ou le chikungunya. Et auxquelles, il faut ajouter depuis quelques années un nouveau venu terrifiant, le virus Zika, responsable notamment de cas de microcéphalies chez les nouveau- nés de femmes infectées. De plus, l’ennemi est multiple, non seulement par le nombre de maladies qu’il peut transporter mais aussi par son abondance et sa diversité. Et le danger se rapproche de l’Europe : il y a encore quelques années, le problème était circonscrit aux pays du Sud. Mais, avec le réchauffement climatique et le développement des transports, le problème devient progressivement mondial. Les moustiques gagnent du terrain. À grande vitesse. La France n’est pas épargnée. Débarqué dans le sud de l’Hexagone en provenance d’Italie en 2007, le moustique-tigre,Aedes albopictus, vecteur de la dengue et du chikungunya, colonise déjà une trentaine de départements. Et selon les estimations, il occupera toute la France à l’orée 2030.

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Seule parade : empêcher les moustiques de piquer...

Face à cette prolifération, la résistance s’organise. Mais comment contrer un ennemi aussi insaisissable ? D’abord, en luttant contre les maladies qu’il transporte. Mais sur ce front, pas de quoi pavoiser. Seule victoire : la fièvre jaune, maladie hémorragique virale véhiculée par les moustiques du genre Aedes, contre laquelle un vaccin préventif a été mis au point dans les années 1940. Mais nous sommes totalement démunis face au paludisme, à la dengue, au chikungunya ou à Zika. Seule parade : empêcher les moustiques vecteurs de piquer. Plus facile à dire qu’à faire. Insecticides, moustiquaires, répulsifs sont, certes, efficaces mais loin d’être suffisants. "Surtout, les insecticides perdent progressivement de leur efficacité car les moustiques développent des résistances. Or, nous ne disposons plus que de quelques molécules efficaces", explique Éric Marois, chercheur à l’Institut de biologie moléculaire (IBMC) de Strasbourg. De plus, pulvériser en masse des insecticides n’est pas sans conséquence pour la population humaine. Les épandages aériens pourraient en effet augmenter le risque de retards de développement et l’apparition de cas d’autisme.

La technique de l'insecte stérile

Une équipe de chercheurs américains vient ainsi de présenter lors d’un congrès des résultats inquiétants. Ils montrent que l’épandage aérien de pesticides dans la région de New York augmenterait de 25 % le risque pour un enfant de contracter le trouble en comparaison avec des zones où les épandages sont inexistants. Aussi, depuis quelques années, la recherche s’est recentrée sur une autre stratégie, le moustique stérile. Une technique héritée en droite ligne de celle mise au point dans les années 1950 pour éradiquer la lucilie bouchère. Cette mouche, dont le nom scientifique, Lucilia homnivorax, parle de lui-même ("dévoreuse d’hommes"), fut une menace pour les hommes et le bétail aux États-Unis avant de s’attaquer à l’Afrique et particulièrement à la Libye. Stérilisés par irradiation, les mâles élevés en masse ont été relâchés par millions dans la nature afin d’empêcher toute reproduction. Résultat : une éradication de la lucilie bouchère dans les années 1990 qui a permis à la "technique de l’insecte stérile" d’être expérimentée avec succès contre d’autres insectes ravageurs de récoltes et, depuis quelques années, contre les moustiques.

Seule compagnie privée de biotechnologie à s’y être essayée pour le moment, le britannique Oxitec a mis au point son moustique OX513A. Sur le fond, la méthode est analogue à celle élaborée un demi siècle plus tôt. Sauf qu’au lieu d’irradier les insectes pour les stériliser, les scientifiques d’Oxitec introduisent chez les mâles (qui ne piquent pas) un gène létal. Celui-ci s’exprime chez la progéniture dont le taux de survie ne dépasse pas 5%. Testée contre Aedes albopictus sur les îles Caïmans (Antilles britanniques), en 2009 et 2010, puis au Brésil et en Malaisie, la technique sera réitérée en juin 2016 sur les mêmes zones et pour le même vecteur pour lutter contre Zika, devenu entre-temps une priorité de santé publique.

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Si la technique fonctionne, elle a deux limitations de taille. "Contrôler la population d’un vecteur est possible sur des îles et sur des territoires bien limités, comme l’explique Isabelle Morlais, de l’IRD (Institut de recherche pour le développement). À l’échelle d’un continent comme l’Afrique, c’est totalement utopique." Surtout, "la stratégie d’Oxitec est très coûteuse,  résume Éric Marois. Il est non seulement nécessaire de fabriquer des millions de moustiques, mais l’entreprise doit en réintroduire à intervalles réguliers. Le "forçage génétique" est beaucoup moins onéreux car c’est un processus qui s’auto-entretient." En effet, cet autre procédé concurrent, sur lequel travaille notamment Éric Marois, consiste à la rendre résistante aux maladies, les empêchant ainsi de les véhiculer.

Le "forçage génétique" est rendu possible par l’emploi de la nouvelle technique d’édition génétique Crispr-Cas9 (lire S. et A. n°807, mai 2014, et n°819, mai 2015) : les chercheurs tentent d’insérer dans les cellules sexuelles de moustiques un gène codant pour un anticorps anti-plasmodium (le parasite responsable du paludisme). Ce gène est transmis à la descendance qui devient alors résistante à la maladie. Développée sur l’anophèle — vecteur du paludisme et de la dengue —, la technique doit maintenant être adaptée aux moustiques Aedes pour les rendre résistants à Zika. Comme le dit Anthony James, de l’université de Californie à Irvine (États-Unis), qui travaille également sur cette question,"cette stratégie présente l’avantage de laisser les moustiques en place donc elle devrait être plus durable". Est-elle plus sûre pour autant ? Des doutes subsistent. "La stratégie de remplacement d’une population par une population génétiquement modifiée est plus subtile que celle de la suppression, avance Éric Marois. Cette approche nécessite de bien connaître les gènes cibles. Si la technique de Crispr-Cas9 est très aboutie, elle occasionne des dommages collatéraux dans le génome. Des gènes de l’immunité pourraient être touchés et les moustiques rendus plus sensibles à la maladie et non plus résistants."

Le remède serait alors pire que le mal. Cela étant, parce qu’elle est moins onéreuse et aussi parce qu’elle perturbe moins un écosystème donné, beaucoup de chercheurs privilégient la stratégie de remplacement. "La crainte serait de nuire aux hirondelles qui se nourrissent de ces animaux, poursuit le chercheur. Sans oublier que les moustiques butinent et participent à la pollinisation ! Quoi qu’il en soit, Ae. aegypti et Ae. albopictus sont des espèces invasives. Je n’aurai donc aucun scrupule à les éradiquer." Qu’on se le dise, la lutte est engagée et elle sera sans pitié !

Source : Article de  Hervé Ratel, publié dans Sciences et Avenir le 11 juin 2016