Les invasions végétales et animales

Par Susanne Wagner

Article traduit de Planet Wissen

Biologie et invasion

Les organismes vivants ont une tendance naturelle à se propager, à conquérir de nouveaux espaces. Il en va de leur survie. Tendues vers cet objectif, les plantes produisent des graines capables de s’accrocher, de voler, de nager. Les animaux, eux, ont des ailes, des nageoires, ou des pattes. Mais en investissant un territoire qui n’est pas le leur au départ, les espèces exogènes risquent de déstabiliser l’écosystème en place. Voilà pourquoi l’invasion animale et végétale est jugée très problématique par les écologistes.

1492, le nouveau paradigme

Longtemps, les barrières naturelles que sont les océans, les déserts ou les chaînes de montagne ont freiné la colonisation de nouveaux territoires par les animaux et les plantes. Mais depuis que l’homme construit des routes, des canaux, des ponts, les organismes, itinérants par définition, profitent de ces accès facilités. L’arrivée de Christophe Colomb en Amérique en 1492 change la donne en mondialisant la circulation des marchandises. Devenus planétaires, les transports permettent aux populations d’arriver à destination en bateau, puis en voiture, en avion. Emportant avec elles, fatalement, une multitude de passagers clandestins...

L’exploration du Nouveau monde a donné un coup de fouet à la dispersion des espèces. 1492 est donc une année repère pour les biologistes : les espèces vivantes parvenues dans nos contrées avant cette date sont appelées « archéophytes » (pour les plantes) et « archéozones » (animaux), comme le lièvre d’Europe ou l’alouette des champs. Les espèces introduites après 1492 sont appelées « néophytes » (plantes) et « néozones » (animaux). Parmi elles, le ragondin, la grenouille-taureau ou la perruche à collier. Selon les chiffres du WWF (World Wide Fund For Nature), on compterait en 2008 en Allemagne quelque 1 150 espèces animales et 12 000 espèces végétales non-domestiques, dont plus de 200 espèces animales et plus de 380 espèces végétales se seraient établies durablement.

Plantes exogènes

Pour survivre et se propager dans un nouvel environnement, une plante doit disposer d’une grande capacité d’adaptation et être prodigue en graines. Les semences nageuses et volantes sont un atout pour s’installer sur un territoire, idem de la capacité de germination dans la durée. A la propagation naturelle s’ajoute celle, redoutablement efficace, induite par l’homme. Maintes espèces végétales ont été introduites chez nous à des fins agricoles (pomme de terre, maïs), sylvicoles (douglas, acacia), herboristes (camomille) ou horticoles décoratives (impatientes, solidages). Du fait de la pollinisation et de l’élimination des déchets organiques, de nombreux néophytes parviennent à « sauter par-dessus la clôture », ou sont introduites par inadvertance à la faveur d’un transport de marchandises. Les gares et les ports sont des foyers de propagation très actifs.

Certains « végétaux immigrés » se multiplient à une telle vitesse qu’ils prennent rapidement le dessus sur les plantes domestiques. Capables de pousser très haut et de plonger leurs racines en profondeur, ils évincent les autres espèces, développant une sorte de monoculture. Les voisins et autres résidants s’en trouvent fréquemment gênés, la communauté originelle déséquilibrée. Ainsi, depuis quelques années, la caulerpa taxifolia, une algue originaire des Antilles qui colonise la Méditerranée. Elle envahit le sol marin et rend la vie dure aux herbiers. La disparition de ces derniers entraîne celle d’autres espèces marines. Un scénario qui n’épargne pas nos pays. Le long de la Ruhr par exemple, la berce du Caucase a connu une expansion fulgurante depuis son introduction à la fin du XIXe siècle en Westphalie. Ces plantes de taille respectable finissent par phagocyter la flore locale.

Animaux intrus

Ils arrivent par bateau, dans la soute des avions, ou en auto-stop, déclarés ou clandestinement : les coléoptères se cachent dans les sacs ; les fourmis montent dans les conteneurs ; les larves de moustiques voyagent dans des flaques d’eau sur des bâches de camions ; les moules s’agrippent sur les chaînes des ancres. D’autres espèces animales empruntent les ponts, traversent les canaux à la nage. Certains néozones sont introduits délibérément pour la chasse ou l’élevage, par exemple des mouflons, des ratons laveurs ou des truites arc-en-ciel. Leur diffusion peut faire vaciller tout un écosystème. Régulièrement, on tente de combattre les organismes nuisibles en introduisant des prédateurs d’outre-mer. Au risque de déclencher une réaction en chaîne qui devient incontrôlable – comme en Australie : en 1935, on y avait implanté le crapaud buffle de Hawaii pour lutter contre une invasion de coléoptères dans les plantations de canne à sucre. Les crapauds n’ont pas daigné s’intéresser aux insectes, et c’est leur prolifération effrénée qui est devenue un fléau menaçant les espèces domestiques.

Bien souvent, les nouveaux venus trouvent sur leur nouveau territoire des conditions idéales, parfois sans aucun prédateur. La plupart des « envahisseurs » s’adaptent très facilement et se reproduisent vite. Certains causent de gros dégâts économiques. D’autres sont les bienvenus, et semblent toujours avoir été là, comme le daim ou le faisan. Ces « néozones » sont-ils utiles ou nuisibles ? Même les défenseurs de la nature ne sont pas d’accord entre eux sur la réponse. Certains chercheurs voient dans cette bio-invasion rampante la cause de la destruction des biotopes et le plus grand des dangers pour la nature. A une époque où la mondialisation établit un maillage étroit entre voies de communication et lieux d’échanges commerciaux, il devient illusoire de vouloir lutter contre cette tendance au métissage. D’un côté, il faut analyser de près l’introduction et la pénétration des espèces animales exogènes en sachant apprécier les conséquences d’une telle présence. De l’autre, il faut reconnaître qu’en matière de délivrance de « permis de séjour », la nature n’est pas une construction figée et stable, qu’au contraire, elle se caractérise par des mutations et une évolution constantes.

Repérer et combattre

Les services des douanes mènent une lutte désespérée contre les espèces invasives d’outre-mer. Les biens d’importation sont stockés dans d’énormes entrepôts – dans chaque sac, dans chaque carton, l’intrus peut être soigneusement emballé. Araignée, serpent ? Ou scarabée qui n’attend qu’une chose, pouvoir se déployer dans un nouvel espace, peut-être dévaster une forêt entière. Le travail des douanes rappelle singulièrement le mythe de Sisyphe.

Pour lutter contre ces organismes indésirables, on peut les lister et les pister, ou sortir l’arme chimique. Mais cette dernière méthode risque aussi de porter atteinte aux autres espèces déjà présentes et qu’on entend protéger. Tiraillés entre ces deux approches, les défenseurs de la nature doivent se rendre à l’évidence : il est impossible de se débarrasser d’un envahisseur une fois dans la place. L’effort à fournir est trop grand et trop coûteux. Les îles, il est vrai, forment une exception : dans un périmètre limité, les chances sont meilleures pour arriver à chasser les espèces intruses.

En plus de la protection contre les espèces nuisibles introduites volontairement ou non, les chercheurs sont confrontés à un casse-tête : le changement des conditions environnementales. Personne ne peut dire si tel nouvel arrivant considéré aujourd’hui comme nuisible peut ou non proliférer demain. Pour cela, il faudrait savoir si, dans un biotope ou un écosystème régional, la température, l’ensoleillement, la teneur nutritive, la salinité ou les ressources en eau vont radicalement changer ou rester stables. Sans crier gare, les espèces exogènes jugées inoffensives peuvent proliférer de manière complètement anarchique.

Les biologistes sont nombreux à penser que le nombre d’espèces tend irrévocablement à s’amenuiser, mais qu’elles seront en position dominante partout sur la planète. Néanmoins, personne ne saurait l’affirmer avec certitude. On ignore même quelles espèces s’apprêtent à s’installer chez nous. Et ce qui se passerait si deux nouveaux venus qui ne se sont jamais rencontrés se retrouvaient l’un face à l’autre ? Le pronostic, trop aléatoire, est impossible à faire.