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Gaz de schiste : la controverse d'une ressource

Dernière mise à jour: 02 Octobre 2014

Nouvel or noir du 21ème siècle ou ressource nocive pour l'environnement ? Des États-Unis à la Pologne, alors que de nouveaux gisements de gaz de schiste sont régulièrement découverts, la ressource crée la polémique, au confluent des préoccupations géopolitiques et environnementales. Entre désir d'autonomie énergétique et craintes de dommages environnementaux incontrôlés, dans la plupart des pays occidentaux, l'heure est à l'interrogation quant aux potentialités qu'offrent cette ressource.

Le gaz de schiste en Europe

Le gaz de schiste, décrié pour sa nocivité, ne serait probablement pas rentable. C’est en tout cas ce que soutient pour Libération Thomas Spencer, coauteur d’une étude sur les hydrocarbures et membre de l’Institut du développement durable et des relations internationales de Paris. Le gaz de schiste ne constituerait finalement pas un « miracle économique ». Plusieurs concessionnaires pétroliers installés à proximité de gisements européens ont d’ailleurs déjà plié bagages, faute de rendements suffisants. C’est notamment le cas de l’américain Marathon Oil, qui, à défaut d’hydrocarbures, a quitté Pietrzyk en Pologne, ou de Total qui a cessé son activité à Chelm.

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L’absence d’intérêt économique peut donc conduire les groupes industriels à jeter l’éponge ; la colère des riverains aussi.

L’absence d’intérêt économique peut donc conduire les groupes industriels à jeter l’éponge ; la colère des riverains aussi. Ainsi, le mouvement Occupy Chevron mené par les habitants du village de Zurawlow à l’est de la Pologne a fait céder le géant pétrolier américain venu y effectuer des forages. Barrant le passage à l’entreprise en plantant des tentes à quelques mètres de son lieu d’installation, les paysans impliqués ont maintenu leurs positions malgré les pressions politiques et juridiques. Ce combat, soutenu par plusieurs députés européens et raconté par le cinéaste Lech Kowalski dans son film La malédiction du gaz de Schiste, aura duré près de 400 jours pour s’achever par le départ de la firme le 7 juillet dernier. Les paysans en lutte contre Chevron craignaient la pollution des nappes phréatiques par la fracturation hydraulique, malgré l’avis du gouvernement polonais.

Enjeu de taille, le gaz de schiste ne connaît pas de législation uniforme en Europe.

La Pologne, très engagée en faveur du fracking, n’est pourtant pas le seul pays européen à s’intéresser au gaz de schiste. En Europe de manière générale, la question est encore débattue. L’Allemagne, à la recherche de son indépendance énergétique, envisage depuis le mois de juin 2014 l’exploitation du gaz de schiste de façon encadrée. Le Royaume-Uni, pays qui soutient avec la Pologne l’exploitation de ressources non-conventionnelles, vient d’interdire l’extraction de gaz de schiste dans les parcs nationaux, mais les exceptions existent, et les inquiétudes sont fortes. En Roumanie, Chevron a commencé en mai dernier l’exploration des gaz de schiste dans la région de Pungesti, malgré de très vives réactions locales. En France, si la fracturation hydraulique est bien interdite, le gaz de schiste n’est pas laissé de côté pour autant : deux think tanks, Terra Nova et l’Institut Montaigne, viennent de publier chacun un rapport revenant sur la question. En outre,  EDF aurait récemment signé un accord pour importer du gaz de schiste américain. A la recherche d’alternatives, un groupe de chercheurs sous l’égide du CNRS planchent sur l’extraction du gaz de charbon, le fameux grisou des mines lorraines.

Depuis la sortie du documentaire Gasland de John Fox en 2010, le débat au sujet de l'extraction par fracking n'agite plus seulement les Etats-Unis, mais bien toute l'Europe, et particulièrement l'Allemagne. Le documentaire a lui-même fait l'objet d'importantes critiques. Les réflexions menées depuis lors sur le gaz de schiste ont conduit à de nouvelles conclusions. Enjeu de taille, le gaz de schiste ne connaît aujourd'hui pas de législation uniforme en Europe. Espoir pour les uns, inquiétude pour les autres, le sujet divise toujours autant. Les riverains directement concernés par le fracking sont les premiers à se mobiliser. Le 11 octobre prochain aura lieu la Journée mondiale contre le fracking, rassemblant des citoyens du monde entier contre l’utilisation du gaz de schiste.

 

Léa Spegt

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Infographie

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Fracturer ? Oui, mais en douceur…

Comment rendre la fracturation hydraulique plus sûre pour l‘environnement

Le secteur de l’énergie a le don de faire passer les gens intelligents pour des idiots. Aux États-Unis, la révolution du gaz de schiste a pris de court les experts. Pendant la majeure partie des dernières décennies, ils avaient supposé que les ressources énergétiques du pays se raréfiaient. Par la suite, les progrès réalisés dans le forage horizontal et la fracturation hydraulique, ou « fracking » – l’injection sous haute pression d’un fluide composé de sable, d’eau et de produits chimiques dans du schiste ou d’autres types de roche situés dans le sous-sol afin d’en libérer le pétrole et le gaz naturel qui s’y trouvent piégés – ont fortement stimulé la production de gaz naturel des États-Unis. Elle a augmenté de pas moins de 25 pour cent au cours des dernières années. Les experts ont donc dû changer de disque. Aujourd’hui, le forage horizontal et la fracturation hydraulique ont une incidence encore plus déterminante sur la production de pétrole du pays. En effet, alors qu’il y a cinq ans, la plupart des nouvelles installations de forage terrestres extrayaient du gaz de schiste, aujourd’hui, elles exploitent le pétrole présent dans le schiste et ce qu’on appelle les formations géologiques compactes. Les experts énumèrent avec certitude les avantages que ces sources non-conventionnelles de pétrole et de gaz représentent pour l’économie US : baisse des coûts de l’énergie, création d’emplois, voire renaissance de certains secteurs industriels. Dans le même temps, pour les représentants politiques des deux grands partis, c’est à qui soutiendra avec le plus d’ardeur le gaz naturel.

Cependant, ces mêmes experts et décideurs publics risquent d’être à nouveau pris de court s’ils ne prennent pas la mesure des préoccupations croissantes chez les citoyens américains concernant les coûts environnementaux de la production de pétrole et de gaz à partir de sources non conventionnelles, une crise de confiance qui menace de mettre un terme à l’essor du secteur dans certains États. De la Pennsylvanie au Dakota du Nord, de plus en plus de voix s’élèvent face aux problèmes environnementaux liés à ce type de production, notamment en ce qui concerne la pollution atmosphérique locale générée par les sites de forage, ou « plateformes d’exploitation», la contamination de l’eau potable causée par les déversements, les fuites au niveau des puits ou encore le bruit et la poussière générés par les camions qui desservent les sites de forage.

Un article signé Fred Krupp, président du Fonds pour la défense de l’environnement (Environmental Defense Fund)

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Un certain nombre de communautés et d’États américains, et même certains pays, ont répondu à ces préoccupations en choisissant de suspendre l’exploitation de leurs ressources non-conventionnelles en pétrole et en gaz. En 2010, l’État de New York, situé sur le bassin de Marcellus, une formation géologique allant de la Pennsylvanie à la Virginie occidentale et qui renfermerait 4 000 milliards de mètres cube de gaz naturel extractible, a déclaré un moratoire sur le fracking s’appliquant à l’ensemble de l’État. L’année dernière, les villes de Boulder et de Fort Collins, dans le Colorado, ont voté en faveur de l’interdiction du fracking pour au moins cinq ans, et la ville de Lafayette, située à proximité, a interdit tout nouveau forage pétrolier ou gazier. Des mesures similaires sont sur le point d’être adoptées dans d’autres États, notamment en Californie. En 2011, la France a déclaré un moratoire sur la fracturation hydraulique. À la suite des élections de 2013, le gouvernement allemand en a fait de même, dans l’attente d’une évaluation des risques environnementaux. En outre, au Royaume-Uni, bien que le gouvernement semble disposé à exploiter les vastes ressources en gaz de schiste du pays, le malaise de l’opinion publique et les manifestations qui ont eu lieu pourraient également bloquer tout progrès dans cette direction.

Jusqu’à récemment, beaucoup de gens pensaient que, comparé aux autres sources d’énergies, le gaz naturel se révèlerait bénéfique pour l’environnement. Après tout, contrairement aux centrales électriques alimentées au charbon, celles qui utilisent du gaz naturel génèrent des quantités négligeables de mercure, de dioxyde de souffre (responsable des pluies acides) et d’autres polluants atmosphériques. De plus, la combustion du gaz naturel génère beaucoup moins de dioxyde de carbone que celle du charbon. Cependant, la production de gaz naturel peut avoir des répercussions sur l’environnement, et ce pour plusieurs raisons. Elle peut par exemple générer du méthane, un gaz à effet de serre très puissant qui pourrait réduire, voire annuler totalement les gains climatiques à court terme associés au gaz naturel. Ainsi, tout ce que l’on peut dire, c’est que le gaz naturel pourrait représenter un avantage net en matière d’environnement à condition que les graves problèmes qui y sont associés soient réglés. Or, il s’agit là d’un pari de taille. On peut ajouter à cela les préoccupations croissantes concernant le fait qu’un gaz naturel à bas coût puisse réduire les investissements dans les énergies renouvelables zéro carbone telles que le solaire. Il est donc aisé de comprendre pourquoi de façon plus générale, tant de citoyens américains se sont retournés contre le gaz de schiste et la fracturation hydraulique.

 

Eau sale

L’opposition au gaz de schiste n’est pas irrationnelle. Au niveau local, les préoccupations découlent de problèmes réels. Il y a trois ans, alors que je faisais partie d’un groupe d’experts chargé d’examiner les risques et les réalités du gaz de schiste créé par le Secrétaire à l’énergie de l’époque, Steven Chu, je me suis rendu dans les campagnes de Pennsylvanie afin de constater les effets de l’exploitation du gaz de schiste par moi-même. Là-bas, j’ai rencontré une mère qui m’a affirmé qu’elle avait dû abandonner sa ferme familiale en raison de la pollution atmosphérique générée par les puits de gaz de schiste. La pollution avait rendu malade son jeune fils, qui habitait chez des amis pour pouvoir aller à l’école. Elle-même dormait dans sa voiture.

La situation était encore pire à Pinedale, Wyoming, une ville de seulement 2000 habitants, mais qui en raison de l’exploitation du gaz, était plongée dans un smog comparable à celui de Los Angeles. L’Association américaine du poumon, qui évalue la qualité de l’air chaque année, a attribué la note F au comté dans lequel se trouve Pinedale en raison du smog. Au cours de la dernière décennie, le fameux smog de Denver avait disparu en grande partie grâce à l’introduction de véhicules plus propres. Cependant, à cause l’industrie du pétrole et du gaz, il est aujourd’hui de retour. De fait, bien que les niveaux de smog soient en baisse à l’échelle des États-Unis, ils repartent à la hausse dans le Colorado depuis 2010. Les 51 000 puits de pétrole et de gaz présents dans l’État, dont la plupart ont été forés ces dix dernières années, représentent la principale source de composés organiques volatiles à l’origine du smog – des polluants atmosphériques nocifs s’échappant des réservoirs de stockage, des valves et autres équipements.

Il semble que l’exploitation du gaz de schiste soit également à l’origine d’une pollution de l’eau. L’industrie du gaz insiste sur le fait qu’il n’y a pas de preuve scientifique appuyant l’idée que la fracturation hydraulique, qui se pratique généralement à des milliers de mètres en dessous des nappes phréatiques, puisse contaminer l’eau. Pourtant, le fracking ne représente qu’une partie de l’exploitation des sources de gaz non-conventionnelles, et certains scientifiques et observateurs soutiennent qu’en réalité, d’autres étapes du processus peuvent effectivement être à la source d’une pollution de l’eau lorsqu’elles sont mal exécutées. Dans une étude réalisée en 2011, le Conseil pour la protection des eaux souterraines (Ground Water Protection Council), une association d’organismes de réglementation au niveau des États, a conclu que l’industrie du gaz était directement responsable de la pollution de nappes phréatiques dans l’Ohio et le Texas en raison de défauts de construction des puits et de déversements à la surface.

Malgré les avantages économiques du gaz de schiste, le soutien de l’opinion publique a atteint un minimum historique en raison des risques environnementaux qui y sont associés. Selon un sondage réalisé par Pew en septembre 2013, 49 pour cent des personnes interrogées étaient opposées au fracking, contre seulement 44 pour cent de partisans. En 2012, John Deutch, ancien directeur de la CIA et président du groupe d’experts sur le gaz naturel créé par Chu, a affirmé que le rapport du groupe montrait que « les impacts environnementaux étaient réels. » Selon lui, si le secteur du gaz veut que l’opinion soutienne le gaz de schiste, il « devrait se doter d’une méthode pour mesurer ces effets et de moyens permettant une amélioration continue. »

Le secteur gazier ne peut déformer les faits pour obtenir le soutien de l’opinion, ni éluder les effets nocifs du forage à l’échelle locale. Il ne peut pas non plus ignorer le fait que des fuites ou d’autres rejets de gaz naturel, qui est composé principalement de méthane (l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en gaz naturel et les forages pétroliers provoquent également des rejets de méthane), pourraient contribuer à accélérer le changement climatique. Le méthane non-brûlé est un gaz à effet de serre particulièrement puissant. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, lors des 20 premières années de présence du méthane dans l’atmosphère, celui-ci génère un effet de serre 84 fois plus puissant que le dioxyde de carbone.

 

Ce qui se cache sous la surface

Afin de comprendre les dangers des fuites de méthane liées à l’exploitation du pétrole et du gaz, on peut s’intéresser à la manière dont celui-ci affecte l’équilibre entre l’énergie solaire absorbée par la Terre et l’énergie qui est renvoyée dans l’espace sous forme de radiations – un concept connu sous le nom de forçage radiatif. Plus la différence entre la quantité d’énergie reçue par la Terre et celle qui est renvoyée est grande, plus le réchauffement climatique est important. Les polluants tels que le méthane, la suie et les réfrigérants connus sous le nom d’« hydrofluorocarbures » sont actuellement responsables de plus d’un tiers du forçage radiatif. Le méthane en constitue la majeure partie, ce qui ne devrait pas changer à l’avenir. Il est donc essentiel de réduire les émissions de méthane pour atténuer les effets du changement climatique. 

Aujourd’hui, aux États-Unis, l’exploitation du pétrole et du gaz est responsable de près d’un tiers des émissions de méthane. En ce qui concerne le gaz naturel, les recherches les plus récentes suggèrent que le point d’équilibre pour les émissions de méthane – le seuil au-delà duquel toute augmentation du taux d’émissions rendrait le passage du charbon au gaz naturel plus néfaste pour le climat à court terme – se situe à 2,7 pour cent de la production. Personne n’est en mesure de connaître avec certitude la quantité de méthane qui s’échappe des têtes de puits, des usines de traitement, des gazoducs et des autres installations de gaz naturel. En 2012, l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA, Environmental Protection Agency) estimait qu’au total, les émissions de méthane sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en gaz naturel des États-Unis représentaient 1,5 pour cent de la production totale. En d’autres termes, 1,5% du gaz produit était perdu sous forme d’émissions. Cependant, ce chiffre pourrait être en deçà de la réalité. En effet, une étude menée à Harvard a montré que l’ensemble des émissions de méthane aux États-Unis pourrait dépasser les estimations de l’EPA de 50 pour cent. 

Le Fonds pour la défense de l’environnement, organisation non-gouvernementale que je dirige depuis 29 ans, a étudié le gaz naturel en détail. Il y a deux ans, il a lancé 16 projets de recherche scientifique visant à combler le déficit d’informations concernant les fuites de méthane tout au long de la chaîne d’approvisionnement en gaz naturel. Une centaine d’universités, des organismes de recherche et, surtout, des sociétés pétrolières et gazières, participent à ce projet.

Dans la première de ces 16 études, dont les résultats ont été publiés dans les Actes de l’académie américaine des sciences (PNAS - Proceedings of the National  Academy of Sciences), on a mesuré les émissions de méthane sur 190 sites de forage aux États-Unis. Bien que la mesure du total des émissions générées par la production de gaz naturel soit similaire à l’estimation de l’EPA,  l’étude a montré que les émissions provenant de certaines sources étaient bien plus importantes que les chiffres donnés par l’EPA. Par exemple, les valves et les compresseurs des plateformes de forage rejettent tous davantage de méthane que ne l’a estimé l’EPA. Les émissions provenant des pompes à injection chimique, qui sont utilisée aux têtes de forage pour maintenir le débit des gazoducs ou neutraliser les substances corrosives, se sont avérées être deux fois supérieures aux estimations de l’EPA.

L’étude portait également sur la promesse de nouveaux mécanismes de contrôle des émissions, qui seront exigés par l’EPA lors de la complétion des puits. Il s’agit d’une technique permettant de capturer le méthane rejeté à la fin du processus de fracturation hydraulique, connue sous le nom de « complétion à émissions réduites ». Dans le cas des sociétés qui ont adopté ce dispositif, les fuites étaient nettement moindres par rapport aux estimations de l’EPA, qui portaient sur celles qui ne l’avaient pas fait. À compter de janvier 2015, l’EPA exigera que cette technique soit employée pour tous les nouveaux puits de gaz naturel, mais cela ne s’appliquera pas aux forages pétroliers, dont beaucoup émettent pourtant des quantités considérables de méthane. Ce processus très efficace devrait être obligatoire pour l’ensemble du secteur. 

Les entreprises du secteur gazier ont peu de raisons de bouder ces mécanismes ou d’autres méthodes de réduction des émissions, car nombre d’entre elles sont peu coûteuses. Dans une étude commandée par le Fonds pour la défense de l’environnement et publiée cette année par la société de conseil ICF International, 11 mesures permettant de réduire les émissions de méthane pour 19 sources différentes ont été analysées. Certaines de ces mesures consistent à adopter des valves pneumatiques à faibles émissions ou encore à surveiller étroitement et réparer les équipements pour éviter les fuites accidentelles. De fait, en adoptant sans restriction les mesures de réduction des émissions les plus efficaces du point de vue coût/efficacité, le secteur gazier pourrait réaliser environ 164 millions de dollars d’économies par an. Globalement, selon les conclusions d’ICF, rien qu’en utilisant les technologies disponibles aujourd’hui, 40 pour cent des émissions de méthane pourraient être éliminés au cours des cinq prochaines années, pour une somme inférieure à un centime pour 30 mètres cube de gaz naturel produits. 

 

Le colorado ouvre la voie à de nouvelles règles 

Il est important de réduire les émissions de méthane provoquées par l’industrie du gaz de schiste, mais cela ne suffira pas pour que le gaz naturel retrouve la confiance de l’opinion publique. En revanche, la création l’année dernière à Pittsburgh du Centre pour l’exploitation durable du schiste (Center for Sustainable Shale Development) pourrait y contribuer. Le centre regroupe des sociétés pétrolières et gazières, des groupes de défense de l’environnement et des organisations philanthropiques qui travaillent en coopération. Il a fixé 15 règles environnementales facultatives visant à améliorer les pratiques en matière d’exploitation du gaz de schiste dans le bassin des Appalaches. Les sociétés de forage peuvent obtenir un certificat d’excellence opérationnelle auprès d’un organisme de contrôle indépendant dans deux catégories – air et climat ; eau et gestion des déchets. Parmi les sociétés participant aux activités du centre figurent Chevron, Shell, EQT et Consol Energy. Certes, ces efforts volontaires déployés par les leaders du secteur peuvent contribuer à identifier les meilleurs éléments et à fixer des objectifs plus ambitieux pour l’ensemble du secteur, mais seul un système contraignant de règles strictes permettra de véritablement préserver l’atmosphère, l’eau et la santé face aux risques liés à l’exploitation du pétrole et du gaz.

Il revient avant tout aux États de réglementer les activités du secteur pétrolier et gazier. Plus de 20 d’entre eux ont adopté des règles exigeant des entreprises du secteur qu’elles rendent publics les produits chimiques qu’elles utilisent pour la fracturation hydraulique. Au moins sept autres envisagent d’en faire de même. Il faut cependant travailler davantage à la mise au point de cadres règlementaires permettant de contourner l’argument du secret industriel que les sociétés pétrolières et gazières invoquent pour s’opposer à la divulgation des produits chimiques utilisés. Quatre-vingt-quatre pour cent des opérations de fracturation hydraulique supposent l’utilisation de produits chimiques que les entreprises présentent comme des secrets industriels. Certes, la compétitivité des entreprises repose sur des mécanismes de protection de la propriété intellectuelle en tant que moteurs de l’innovation, et dans certains cas, le secret industriel pourrait encourager la mise au point d’une chimie plus verte. Néanmoins, s’agissant de la mise en danger de nappes phréatiques par des produits chimiques, l’intérêt général devrait l’emporter sur les préoccupations des entreprises et des règles strictes de divulgation d’informations sur ces produits devraient être mises en place.

Les États progressent également dans le contrôle de la construction et de la maintenance des puits de forage. Les puits de gaz sont constitués par des tuyaux d’acier enrobés de ciment, qui isolent les eaux souterraines des gaz et des fluides qui parcourent les installations. Cependant, des tubages présentant des défauts de construction et un ciment de faible qualité peuvent accroître les risques de contamination des eaux souterraines. Récemment, le Texas a entièrement revu sa règlementation en matière de construction des puits de forage, qui était devenue obsolète. Plusieurs dizaines d’améliorations y ont été incorporées : de meilleures vérifications de l’intégrité des puits, des critères plus stricts pour les ouvrages en ciment, ou encore de nouvelles procédures de sûreté lors de la fracturation hydraulique. Nombre de ces améliorations font partie des règlementations-types mises au point par le Fonds de défense de l’environnement et la société Southwestern Energy au cours des dernières années. Les militants écologistes ont salué l’introduction de ces nouvelles règles.

Les États avancent également sur le front des fuites de méthane. En février, le Colorado a adopté des règles inédites aux États-Unis portant spécifiquement sur les émissions de méthane, et ce malgré l’opposition des groupements professionnels du secteur au niveau de l’État. S’inspirant de l’initiative du Gouverneur John Hickenlooper, qui a déclaré l’année dernière qu’il avait l’intention d’éliminer les émissions de méthane dans le Colorado, le Fonds pour la défense de l’environnement et trois des plus gros producteurs de gaz et de pétrole du Colorado – Anadarko Petroleum, Encana et Noble Energy – ont proposé un ensemble de règles en vue de réduire la pollution atmosphérique. Ces dernières ont pesé sur la réglementation finale adoptée par le Colorado. Aujourd’hui, les entreprises ont l’obligation de détecter les fuites, de les réparer et d’appliquer un contrôle plus rigoureux des émissions dans le cas des réservoirs de stockage, des déshydrateurs et des conduits d’évacuation du gaz dans les puits. Concernant ces équipements, la règlementation oblige les entreprises à éliminer 95 pour cent des substances polluantes toxiques non-contrôlées et des composés organiques volatiles.

Les règles édictées dans le Colorado représentent une avancée majeure et un indicateur de tendance pour les autres États désireux de réduire la pollution atmosphérique générée par l’exploitation du pétrole et du gaz. Le processus initié par Hickenlooper pourrait ouvrir la voie à une coopération entre le secteur de l’énergie et les défenseurs de l’environnement, non seulement pour réduire les émissions, mais également pour régler d’autres questions environnementales.

D’autres pays disposant d’importantes réserves de gaz de schiste sont susceptibles de les exploiter, suivant ainsi la voie des États-Unis. Dans ce cas, les règlementations adoptées dans le Colorado et dans d’autres parties du territoire pourront servir d’exemple en dehors des États-Unis. La Chine dispose des ressources extractibles en gaz de schiste les plus importantes du monde. Elles s’élèvent à plus de 28 300 milliards de mètres cube, soit davantage que celles des États-Unis et du Canada réunies. Avec 4 200 milliards de mètres cube, la Pologne possède les plus grosses réserves d’Europe occidentale. Elle est suivie de près par la France. Aujourd’hui, les pays européens importent la majeure partie de leur gaz naturel de Russie, et bon nombre de citoyens européens s’inquiètent du fait que l’approvisionnement en gaz puisse être utilisé comme arme politique. Exploiter ces réserves pourrait donc permettre de réduire l’influence de la Russie.

Le gaz de Schiste n’est pas la solution au changement climatique, mais il pourrait contribuer à limiter l’utilisation de charbon à haute teneur en carbone aux États-Unis, et peut-être également en Chine, en Europe et ailleurs. La réforme de cette branche croissante de l’industrie du gaz ne doit pas occulter un autre défi bien plus important : accélérer la transition vers une énergie véritablement propre et renouvelable.

Cependant, sur les 20 prochaines années, il est essentiel de ralentir le rythme du changement climatique pour faire en sorte que les communautés humaines et les espèces sauvages soient mieux à même de s’adapter. Réduire les émissions de substances polluantes telles que le méthane peut permettre de ralentir le réchauffement au cours des décennies à venir. Cela fait longtemps que les scientifiques nous alertent sur le fait que le rythme actuel du changement climatique, qui est sans précédent, représente une menace majeure pour la biodiversité. Sans oublier les coûts humains, mis en évidence par des événements climatiques extrêmes – ouragans, canicules, sécheresses, etc. – de plus en plus intenses et fréquents.

Aux États-Unis, les leaders du secteur énergétique et les défenseurs de l’environnement devraient pouvoir se mettre d’accord sur l’objectif de réduire les émissions de substances polluantes qui accélèrent le changement climatique. En créant des alliances improbables fondées sur une compréhension commune des enjeux, la communauté des défenseurs de l’environnement et le secteur du gaz et du pétrole peuvent créer des normes rigoureuses et adaptées en vue de réduire les risques liés à l’exploitation du pétrole et du gaz à partir de sources non-conventionnelles, et ainsi faire en sorte que les retombées économiques bénéficient également à l’environnement.

 

L'auteur :

Fred Krupp est le président du Fonds pour la défense de l’environnement (Environmental Defense Fund). Suivez-le sur Twitter @FredKrupp.

Reproduit avec l'autorisation du FOREIGN AFFAIRS (numéro mai/juin 2014). Copyright ©2014 par le Council on Foreign Relations, Inc., www.foreignaffairs.com.

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Occupy Chevron

GAZ DE SCHISTE -  AFFRONTEMENT EN POLOGNE

Pologne : le combat continue

Mardi 29 juillet à 12h00 (6 min)

Producer: 
REVOLT CINEMA
Recording Date: 
Lundi, 3 Juin, 2013 - 00:00
GAZ DE SCHISTE -  AFFRONTEMENT EN POLOGNE
CRACOVIE / FRACKING / FILMFESTIVAL

Pologne : l'avant-première

Mardi 29 juillet à 12h00 (5 min)

Producer: 
ARTE PRODUCTIONS EXECUTIVES
CRACOVIE / FRACKING / FILMFESTIVAL

Dans son film La malédiction du gaz de schiste, le réalisateur Lech Kowalski avait suivi le combat des habitants de Zurawlow situé à l’est de la Pologne contre Chevron, multinationale américaine venue exploiter le gaz de schiste de la région. De chez eux à Cracovie ou dans le monde entier via les réseaux sociaux, ils ont élevé la voix pour rester maîtres de leur terre.

Le mouvement Occupy Chevron vient seulement de porter ses fruits : Chevron a en juillet dernier quitté les lieux. Mais l’entreprise n’a pas dit son dernier mot. Elle poursuit aujourd’hui une trentaine de paysans devant la justice polonaise, qui pourrait bien défendre les intérêts de la firme. 

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Gaz de schiste : « On est loin de la manne annoncée »

INTERVIEW. L’universitaire Thomas Porcher dénonce les illusions économiques vendues par les industriels.

Spécialiste de l’énergie, l’économiste Thomas Porcher démontre qu’exploiter les gaz de schiste en France n’entraînerait pas de gains économiques pour la population, notamment car l’expérience américaine n’est pas transposable.

Retrouvez la suite de l'article sur le site de notre partenaire Libération.

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"Les ministères, les chercheurs et les industriels doivent être transparents"

  • ITW LONG FORUM SCIENCE - Didier Bonijoly

    Gaz de schiste : Didier Bonijoly plaide pour la transparence

    Lundi 28 juillet à 15h00 (4 min)

    Producer: 
    ARTE PRODUCTIONS EXECUTIVES
    Recording Date: 
    Jeudi, 23 Mai, 2013 - 00:00

Si les scientifiques s'accordent à dire que la technique dite de "fracturation hydraulique" - ou "Fracking", cette technique consistant à injecter eau et produits chimiques dans la roche pour en libérer le gaz - n'est pas sans danger pour les riverains des puits de forage, Didier Bonijoly, lui, plaide pour plus de transparence. Directeur adjoint des Géoressources au BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), le chercheur en appelle à une meilleure application des bonnes pratiques par les industriels. Plus encore, il importe selon lui que pouvoirs publics, scientifiques, mais également industriels soient également soumis aux mêmes normes de transparence.

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Pour ou contre la fracturation hydraulique ?

  • X:enius

    X:enius

    (26 min)

    Subtitle: 
    Pour ou contre la fracturation hydraulique ?
    Video Disabled: 

En France comme en Allemagne, le débat fait rage autour de la fracturation hydraulique, cette nouvelle technique d'extraction du gaz de schiste. Certains mettent en avant son bilan carbone favorable, d'autres redoutent une catastrophe écologique mettant directement en péril les riverains.

X:enius (magazine, 2013)

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Tout sur le gaz de schiste

Retrouvez des informations complémentaires sur le thème du gaz de schiste sur le site de notre partenaire RTSdécouverte. Ce dossier propose des reportages, des enquêtes et des interviews, le décryptage de Geopolitis, l'enquête d'ABE, un lexique et une carte des bassins de schiste en Europe.

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