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L'étiquette du commerce équitable

Dernière mise à jour: 08 Octobre 2013

En glissant dans son caddie un produit arborant la mention "équitable", le consommateur fait un choix qui prend tout son sens à l'autre bout du monde. En Afrique ou en Amérique latine, des petits producteurs auront été payés décemment pour produire la matière première. Et ils n'auront pas été contraints de courber l'échine face aux importateurs et aux distributeurs, comme le veut la règle de l'économie mondialisée. Qu'en est-il réellement ? Les labels se multiplient et les consommateurs les plébiscitent. Mais quelle réalité se cache derrière les étiquettes ?

"Montrer les réussites et les problèmes"

Donatien Lemaître évoque la réalisation de son film. Il explique en quoi ce travail a changé le regard qu’il porte sur le commerce équitable.

Commençons par les aspects positifs. Quels sont les acquis du commerce équitable ?

Le mouvement du commerce équitable a permis d’initier d’importants processus. Soutenir les petits producteurs, c’était là une idée résolument nouvelle. Et comme on le voit avec l’exemple du Mexique, les petits producteurs qui travaillent pour des coopératives pratiquant le commerce équitable peuvent améliorer leurs conditions de vie de manière significative. Dans le village où je suis allé tourner les familles ont pu construire des cuisines en dehors de leur habitation. Ça n'a l'air de rien mais ça permet à tout le monde de ne pas respirer des fumées toxiques. Les enfants ont pour la plupart accès à l’enseignement secondaire et les pères financent leur formation. De la sorte, la prochaine génération a toutes les chances de vivre différemment. Néanmoins, ce processus est très lent. Trop lent, aux yeux des producteurs.

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Quel est votre plus grand reproche ?

Je trouve que la communication autour du commerce équitable est trop simpliste. Avec le label Fairtrade, on achète des conditions de travail équitables, mais on ne sait pas qu’elles s’appliquent parfois seulement aux petits producteurs. En République dominicaine, les petits producteurs de bananes qui bénéficient de prix garantis et de primes emploient des saisonniers haïtiens pour la coupe, et ceux-ci ne profitent nullement des critères du commerce équitable. Cet aspect est passé sous silence. Les saisonniers vivent dans des conditions de misère, ils gagnent très mal leur vie et n’ont même pas de visa.

On passe également sous silence que de plus en plus de grands producteurs de bananes, qui peuvent employer des centaines d'employés, arrivent à obtenir le label Fairtrade car la production de bananes issues du commerce équitable n'est pas suffisante pour couvrir les besoins du marché, notamment anglais. Or, le but du commerce équitable est de soutenir ceux qui en ont besoin, et non pas d’enrichir ceux qui vivent dans l’aisance.

A cela s’ajoute le fait que Fairtrade International, dont le siège est situé à Bonn,  scelle de plus en plus de partenariats avec des multinationales. C'est pour le moins paradoxal : quand les fondateurs (le prêtre Frans Van der Hoff et l'économiste Nico Roozen) ont créé ce label, il s'agissait justement de dénoncer les pratiques des multinationales du négoce ou de la torréfaction qui affamaient les petits producteurs de café en spéculant sur les cours. La dimension politique de Fairtrade a été évincée mais beaucoup de consommateurs ne le savent pas : ils voient dans ce label un outil destiné à changer le monde. Or Fairtrade International veut réformer le système de l'intérieur. C'est là où le bât blesse.

 

Globalement, comment percevez-vous la coopération entre Fairtrade et les supermarchés ?

Ce qui est problématique, c’est que les géants de la grande distribution parviennent à dégager d’importantes marges bénéficiaires avec les produits issus du commerce équitable. Le consommateur paie un prix élevé. Mais la plus grande partie des sommes qui devraient aller à ceux qui en ont besoin reste chez le revendeur. Et c’est parfaitement légal, car Fairtrade n'impose pas une charte de bonne conduite aux revendeurs.

 

Les consommateurs doivent-ils malgré tout continuer à soutenir Fairtrade ?

Absolument ! Mon film montre que le commerce équitable a pu réaliser de grandes choses. A commencer par la transparence dans la traçabilité qui permet de remonter du produit au producteur : c’est là un des grands acquis de Fairtrade. Même s'il reste beaucoup à faire pour rendre la chaîne équitable du début jusqu'à la fin, on a grâce à ce label un début d’information sur la manière dont sont produits notre thé, nos bananes, notre café à l’autre bout du monde. Avec les produits sans label, on ne sait absolument rien des conditions de production. Aussi, d’après moi, il faut dans tous les cas préférer le commerce équitable. Avec mon film, je souhaite informer et sensibiliser les consommateurs, dans l’espoir que sous la pression de l’opinion publique, Fairtrade continue d’évoluer et s’améliore.

 

Une interview de Barbara Bouillon, 31.7.2013


L'envers du décor

Une conscience équitable

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Une chaîne équitable de bout en bout ?

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Philippe Juglar est directeur associé et cofondateur d'A.B.C.D., Agro Business Consulting & Development.

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La filière de l'équitable

Infographie - Commerce équitable
  • Commerce équitable

Il était une fois le commerce équitable

Permettre aux petits producteurs de vivre dignement de leur travail. Un engagement qu’ont souscrit les acteurs du commerce équitable dès l’origine et auquel ils ne dérogent pas, même si l’histoire de cette utopie devenue réalité n’est pas un long fleuve tranquille.

Par Anna Demontis | Journaliste

Au commencement était Ten Thousand Villages, une organisation américaine qui, en 1946, décide de venir en aide aux populations pauvres de Haïti, de Palestine et de Puerto Rico, en important les produits qu’elles fabriquent. « C’était une approche principalement caritative », analyse Thierry Brugvin, docteur en sociologie (1). On est alors encore loin de la démarche de consommation responsable –aujourd’hui bien connue – qui veut permettre aux producteurs du Sud et à leur communauté de vivre dignement de leur travail, se revendiquant de l’Article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme : « Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité. »

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D’abord les boutiques

C’est dans les années 1960 que s’amorce le tournant. Les uns après les autres, les pays du Sud accèdent à l’indépendance. Dans les pays du Nord, les mouvements dits tiers mondistes dénoncent haut et fort les inégalités dans les échanges économiques, qu’ils assimilent à une nouvelle forme de domination, et réclament l’équité dans le commerce. En 1964, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) leur donne raison, en proclamant le fameux slogan « Trade, not Aid » (Du commerce, pas de l’aide).

Dix ans plus tard, la première boutique française spécialisée dans le commerce équitable ouvre ses portes dans le 9e arrondissement de Paris. Nous sommes en 1974. Ce magasin est le premier maillon de ce qui deviendra la Fédération Artisans du Monde. Sous son influence, la filière intégrée du commerce équitable se structure. « Elle repose sur l’idée qu’il faut être le plus équitable possible tout au long de la chaîne, du producteur au consommateur en passant par l’exportateur et le distributeur », insiste Gilles Faguet, d’Artisans du Monde et du CDTM Paris [ndrl : Centre de ressources sur le commerce équitable de Paris]. D’autres acteurs vont émerger et s’inscrire dans cette voie, comme Artisanat Sel ou l’Aspal. L’écho positif rencontré par cette démarche auprès des consommateurs du Nord convainc de plus en plus de producteurs du Sud de se convertir au commerce équitable. Pour soutenir leur dynamique de développement, il faut ouvrir de nouveaux débouchés. Or, à cette période, le commerce équitable est cantonné au cercle restreint des consommateurs qui connaissent et fréquentent les magasins spécialisés. « Artisans du Monde commercialisait trente tonnes de café équitable par an, soit une production équivalente à celle de douze producteurs du Sud qui vendraient équitable en France », souligne Guy Durand, professeur à l’Agrocampus de Rennes (2). C’est le père néerlandais Francisco Van der Hoff, très engagé auprès des petits producteurs de café mexicains, qui, en 1988, ouvre la voie à une nouvelle forme de commerce équitable, dite labellisée. La création du label Max Havelaar –devenu depuis Fairtrade– ouvre la porte des grandes et moyennes surfaces aux produits équitables. Objectif : être présent, là où la grande masse des consommateurs s’approvisionne pour démultiplier les volumes de vente.

 

Puis la grande distribution

Cette stratégie « pragmatique » va susciter un débat très vif et diviser fortement et durablement le monde du commerce équitable. Pour ses opposants, l’alliance avec la grande distribution est contre-nature, un dévoiement des principes mêmes du commerce équitable. Certains acteurs historiques, comme Andines, quittent la Plate-Forme pour le Commerce Équitable (3) et fondent le réseau Minga (4). Considérant que le « commerce équitable » a perdu tout sens, ils s’engagent dans une « démarche pour une économie équitable », plus fidèle à une vision qui veut également déconstruire la dimension Sud-Nord des échanges équitables. « Il faut d’abord être équitable avec les commerces de proximité, se battre pour construire des réseaux alternatifs, affirme Michel Besson, gérant d’Andines. Nous suivons une démarche de transformation sociale et politique globale. »

La stratégie de la filière labellisée s’avère gagnante en termes de volume de ventes, « quitte à tenir un discours de plus en plus lisse autour de la régulation des échanges vis-à-vis des pouvoirs publics », indique Thierry Brugvin, faisant référence à Max Havelaar. Le concept de commerce équitable pénètre l’inconscient collectif. En 2000, 9% des consommateurs français avaient entendu parler du commerce équitable contre 81% en 2007. La filière labellisée peut donc se targuer d’avoir fait exploser la notoriété du secteur. Les volumes de vente augmentent, l’offre se diversifie – finie la gamme limitée au seul café ! bienvenue aux bananes, au riz, aux jus de fruit, aux épices…– et les labels se multiplient. Avec la loi du 2 août 2005 (5), les pouvoirs publics donnent un cadre légal au commerce équitable. Il entérine cependant une vision qui favorise les échanges commerciaux Sud-Nord, sans faire référence à une volonté de transformation sociale.

 

De nouveaux défis

Que s’est-il passé depuis ? Les grandes entreprises se sont engagées encore plus avant dans la démarche, au grand dam des « puristes ». Starbucks s’est converti au café équitable, Ben & Jerry’s et Cadbury proposent respectivement des glaces et des barres chocolatées équitables et les grandes surfaces, comme Monoprix, Carrefour ou Leader Price, distribuent des produits équitables sous marque de distributeur... Le commerce équitable a-t-il conquis la cour des grands ? Pas pour autant. Les débats sont toujours vifs sur les risques que font peser ces puissants acteurs économiques sur la filière équitable (6). D’autant plus que la crise économique mondiale n’épargne personne, qu’elle a fragilisé nombre d’acteurs historiques du commerce équitable et que les consommateurs, au Nord, sont plus qu’avant tentés de jouer la carte de la solidarité de proximité. Une nouvelle page du commerce équitable est en train de s’écrire.

 

1. Egalement coauteur du chapitre « Histoire » du Dictionnaire du commerce équitable, Ed. Quae, 2012

2. En 1992, Guy Durand a participé à la création de l’association Max Havelaar France.

3. Créée en 1997, la Plate-Forme pour le commerce équitable rassemble les principales organisations agissant pour la promotion et la défense du commerce équitable. En savoir plus : www.commercequitable.org

4. Créée en 1999, Minga regroupe des entreprises, des associations et des particuliers dont l’objectif est de participer au développement d’une société plus équitable. En savoir plus : www.minga.net

5. La loi du 2 août 2005 sur les petites et moyennes entreprises (PME) stipule que « le commerce équitable organise des échanges de biens et de services entre des pays développés et des producteurs désavantagés situés dans des pays en développement ».

6. Lire Organisations de producteurs : le contrat de confiance ?, page 16 et Changement d’échelle, attention à la marche !, page 33


Le Business du commerce équitable

Pourquoi juste consommer quand on peut consommer juste ? C'est, en effet, la question, sous forme de slogan, que posent les acteurs du commerce de l'éthique. Du Mexique au Kenya en passant par la république Dominicaine, Donatien Lemaître a décortiqué toute la filière. Il montre que, rançon du succès, cette idée généreuse est de plus en plus récupérée par des as du marketing ou des multinationales en quête de virginité au détriment des petits producteurs ... Loin de l'objectif de ses créateurs.

Documentaire de Donatien Lemaître (France, 2013 1h20mn)

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