Thérapie génique : pour en finir avec le VIH ?

Le VIH attaque et détériore les cellules immunitaires. Jusqu’à présent, les traitements médicamenteux permettaient uniquement d’empêcher que le virus ne se répande dans le corps. Le virologue Joachim Hauber tente cependant de développer une thérapie génique pour libérer le système immunitaire du VIH.  

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Le VIH inscrit son ADN dans le génome des leucocytes.

Selon les estimations d’UNOSIDA, près de 37 millions de personnes sont porteuses du virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Avec 19 millions de personnes contaminées, l’Afrique subsaharienne est la région du monde la plus touchée. Une population qui augmente de 2 millions chaque année en dépit d’innombrables campagnes de prévention. Moins médiatisée qu’il y a quelques années, la pandémie de sida n’est est pas pour autant jugulée. En Europe de l’Ouest, le nombre des nouvelles infections est de nouveau en hausse ; et dans l’Est du continent, il explose pour ainsi dire.

Pourtant, la transmission du virus est facile à éviter. Seul le contact avec les fluides corporels d’une personne infectée – sang, sperme, sécrétions vaginales ou lait maternel – provoque la contamination par le VIH des leucocytes d’une personne en bonne santé. Le virus insère son ADN notamment dans les lymphocytes T4 avant de s’y reproduire, il affaiblit leur action immunitaire et provoque leur dégénérescence.

Ce processus détruit le système immunitaire de la personne infectée. Il arrive que les symptômes du mal n’apparaissent qu’au bout de dix ans. Pendant ce temps, les agents pathogènes peuvent déclencher des infections de tous types : états grippaux accompagnés de fièvre, diarrhées, éruptions cutanées et augmentation du volume des ganglions. En l’absence de traitement médicamenteux, le malade peut développer une pneumonie, une mycose ou un cancer d’origine virale. C’est alors seulement qu’on parle de « SIDA » (syndrome d’immunodéficience acquise).

Depuis les années 1990, cette évolution n’est plus fatale. A l’aide d’une multithérapie à vie associant plusieurs médicaments, la prolifération du VIH peut être stoppée. A divers stades : lors de la pénétration dans les leucocytes, de la fixation sur l’ADN ou de la reproduction des protéines virales. Grâce à cette thérapie, les personnes séropositives retrouvent une espérance de vie quasiment normale. De plus, le risque de contamination est minimisé, car le virus n’est présent dans les fluides qu’en faibles quantités – il peut, dès lors, être combattu efficacement par les anticorps des personnes bien portantes.

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Prof. Dr. Joachim Hauber

Les médicaments peuvent donc réprimer la multiplication des virus HIV, mais ils ne parviennent pas à éliminer les provirus du noyau de la cellule. Selon le professeur Hauber, il est possible de parler de « guérison fonctionnelle » uniquement à partir du moment où les leucocytes sont en mesure de refonctionner de manière autonome, une fois libérés du virus. Joachim Hauber est virologue à l’Institut Leibniz de virologie expérimentale de l’Institut Heinrich-Pette de Hambourg. C’est lui qui, début 2016, a présenté avec Frank Buchholz de l’Institut Max-Planck cette thérapie génique.

L’enzyme « recombinase Brec 1 », capable de détecter la séquence génomique du HIV, a été modifiée par les chercheurs de telle manière qu’elle puisse la sectionner (comme des « ciseaux génétiques ») et raccrocher les deux bouts de l’hélice de l’ADN. « Comme cela se fait avec une grande précision, la cellule n’est pas abîmée », assure Joachim Hauber. Selon lui, le risque de provoquer un cancer en intervenant dans l’ADN est donc exclu. Et si jamais un tronçon sain d’ADN devait être coupé accidentellement, son jumeau, lui, fonctionnerait toujours sur le deuxième chromosome.

L’ennui, c’est que l’enzyme ne peut s’ingérer sous forme de comprimés. Il faut pour cela prélever des cellules souches dans la moelle osseuse du patient, ces cellules servant de « vecteur de gènes ». On leur injecte le gène qui, plus tard, servira à construire les ciseaux d’ADN. Les cellules souches manipulées sont réinjectées dans la moelle osseuse où elles produisent des leucocytes qui, en cas d’attaque par le VIH, activent les ciseaux d’ADN, enlèvent la partie atteinte, et permettent ainsi de restaurer le système immunitaire. Le virus reste présent dans le corps, mais il n’est plus nocif car il est combattu par les leucocytes résistants.

La thérapie génique a déjà été testée sur des souris de laboratoire et sur des cultures cellulaires. Sur elles, la recombinase a supprimé complètement le génome du VIH en l’espace de 12 à 20 semaines. Reste à faire des études sur l’homme pour estimer les risques, mais le financement pose problème : le coût de fabrication d’un seul vecteur de gènes se chiffre en millions. Une thérapie à vie avec des médicaments brevetés revient bien moins cher. Et certains investisseurs ne souhaitent pas, en bonne logique, que ces médicaments deviennent un jour superflus.

« Effectivement, plusieurs grands groupes pharmaceutiques avec lesquels nous avons parlé et qui sont implantés sur le « marché » du VIH, ne sont pas intéressés par de nouvelles approches curatives », critique Joachim Hauber. « Les patients sont bien sûr d’un autre avis. » À long terme, le cocktail de médicament standard peut avoir des effets secondaires, comme par exemple un vieillissement plus rapide, des maladies cardio-vasculaires ou un risque augmenté de cancer. En tout cas, la perspective d’une guérison non médicamenteuse donne espoir à de nombreuses personnes séropositives. Mais même si le financement était assuré, les études cliniques et le dispositif législatif mettraient quelques années être mis en place. Ce n’est que dans un deuxième temps que la thérapie génique pourrait alors être appliquée.

De plus, il faut noter qu’en cas de succès de cette thérapie génique, tous les malades ne pourraient pas en profiter. Il existe en effet différents types de VIH. La recombinase (ciseaux génétiques) ne serait adaptée que pour trois quarts des séropositifs. Et ce n’est pas là, selon le professeur, le seul obstacle : « En Afrique, dès aujourd’hui, la plupart des patients n’ont pas les moyens de financer le traitement actuellement disponible. » Grâce aux efforts de l’OMS et d’autres organisations caritatives, le nombre de personnes ainsi traitées est passé de moins d’un million en l’an 2000 à 17 millions aujourd’hui, ce qui n’est pas rien. « Ces organisations financeraient alors la thérapie génique. »

La pandémie la plus mortelle de notre époque pourrait bientôt être en voie d’éradication grâce à la thérapie génique de Joachim Hauber. Reste à espérer que la désinvolture croissante, notamment chez les jeunes, vis-à-vis des mesures de prévention, ne va pas faire grimper le nombre des infections. En définitive, l’arme la plus efficace contre le VIH reste bel et bien le préservatif.

 

Patrick Jütte